Les écrits apocryphes refont surface. Ils ne sont plus le parent pauvre des écritures canoniques. Ils ne sont plus uniquement le saint patron des artistes et des dévots. Source intarissable de la piété populaire, les apocryphes sont aujourd’hui fiers – pour combien de temps ? – de pouvoir montrer des lettres de noblesse peu communes et quasi canoniques. La surprise est grande parmi les partisans d’une exégèse historique et critique, mais elle n’est pas inattendue. En effet, une nouvelle option du travail exégétique semble se déplacer et s’orienter vers un plus grand pluralisme d’interprétations et une application plus immédiatement pratique.

 

Marie : un personnage littéraire ?

            L’obsession de l’historicité et le monopole de la méthode historico-critique semblent avoir fait place à un foisonnement de méthodes. Elles se fondent en majorité sur l’interprétation du texte et de sa réception. Elles vont de l’analyse du discours jusqu’à la théorie de la contextualisation1. Ce qui est commun à la plupart de ces méthodes – et favorise en quelque sorte la réhabilitation des apocryphes –, c’est l’importance de la place du récepteur et la signification du texte pour le lecteur du message. C’est ce que d’aucuns appellent une interprétation humaniste. Elle se situe entre l’enquête historico-critique et l’appropriation dogmatique ou institutionnelle du texte pour s’adresser à l’homme tout court dans un souci de culture biblique et humaniste2. La voie littéraire (literary quest) poursuit des objectifs analogues.  Beverly R. Gaventa, qui a choisi cette méthode, nous montre que les auteurs sacrés présentent Marie comme personnage littéraire qui évolue à l’intérieur d’un contexte narratif. La méthode narrative se sert du récit. Elle relate et ne critique pas. En narrant l’histoire de Marie, elle favorise l’intégration du récit biblique et de la foi du lecteur. Ce qui frappe chez Gaventa, c’est la juxtaposition, sans distinction qualitative notable, des textes canoniques et des évangiles apocryphes3. C’est un fait qui s’inscrit dans un mouvement plus vaste visant à réhabiliter les écrits apocryphes comme documents historiques et culturels. L’intérêt croissant pour les apocryphes pourrait donc être la conséquence d’une attitude plus souple en exégèse, du pluralisme dans les méthodes, en particulier de l’intérêt marqué pour l’approche littéraire.

 

Les symboles « donnent à penser »

     La réaction contre l’obsession historique semble signaler un relâchement, voire une certaine indifférence par rapport à l’argument historique. Pour certains auteurs « tout est histoire, y compris une représentation parabolique ou imagée »4. Nous y voyons en partie l’opposition face à un certain « matérialisme historique » (Makarian), la perte de confiance en l’histoire comme critère de vérité à la suite de l’américanisation de l’information (multiplication des sources, progression géométrique des contenus, méthode du point et contrepoint), mais également la redécouverte d’une certaine mytho-religiosité5. Faut-il aller jusqu’à parler d’une  remythologisation ? Nous pouvons observer un certain empressement à se servir du langage symbolique. Les symboles « donnent à penser » (Ricoeur). Pour certains auteurs, le langage symbolique est la seule manière juste de parler des grands mystères de la révélation, parce qu’il est dans la nature de l’action créatrice de Dieu de ne pouvoir être expliquée ou prouvée, mais seulement confessée par le langage imagé6. C’est dans ce contexte que se situeraient les apocryphes. Leur caractère symbolique permettrait de découvrir une réalité non seulement en profondeur, mais aussi en extension. Si théologiens et exégètes contemporains s’accordent pour dire que le temps de la « Religionsgeschichte » est révolu, nous constatons par ailleurs un regain d’attention accordée à la remythologisation du fait religieux. Il y a d’abord une forme de remythologisation qui prône la redécouverte de la déesse, grâce surtout aux efforts combinés de la féminologie et de la psychologie des profondeurs. Ainsi, Marie s’inscrit dans une longue lignée de figures féminines divines ou divinisées. Utilisée pour illustrer le mariage sacré de la transcendance avec l’immanence, elle représente le principe de vie (zoë) qui rend manifeste l’origine transnaturelle de la vie (bios) de son fils7. La remythologisation s’inspire en outre de la théorie de la conformité sans rupture entre l’ère pré-chrétienne et le christianisme. Pour Jean Markale, la Vierge Marie est assimilable à la grande déesse : « C’est la mère innombrable »8. L’exploration mytho-psychologique est une forme importante de remythologisation de la Vierge Marie. Elle trouve un point d’appui non négligeable dans les écrits apocryphes.

 

Texte et témoin

  1.             Il est vrai que la philosophie analytique accorde au texte une valeur quasi absolue. Le texte a une valeur en-soi. Déconstruit ou reconstruit, il doit son importance non pas à des critères d’évaluation externes mais à sa logique interne. Cette optique a pu favoriser une certaine décrispation dans l’opposition entre textes canoniques et textes apocryphes. Elle favorise par la même occasion une étude comparative plus franche utilisant une méthode transversale plutôt que l’approche hiérarchique. Le mot « apocryphe » prend désormais un sens plus large. L’origine du mot ne serait pas juive mais païenne. Dans la tradition juive, l’apocryphe désigne un écrit retiré de l’usage liturgique parce qu’abîmé à l’usage et, comme il s’agit d’un texte sacré, néanmoins conservé dans un endroit protégé appelé genizah. Dans l’ancienne tradition grecque, l’apocryphe était un écrit dont le contenu imposait qu’il soit tenu caché ; il avait un caractère mystérieux servant à l’initiation des adhérents d’une communauté (souvent gnostique). Les écrits, apparus dans les communautés chrétiennes de Palestine, Syrie et Égypte entre le 2ème et le 5ème siècle, étaient appelés apocryphes pour une raison différente : c’étaient des écrits marginalisés parce que non inspirés et donc non canoniques. Ils ont été écartés de l’usage – en tant que lectures liturgiques et scripturaires – des fidèles afin de préserver l’intégrité des évangiles et de la tradition apostolique. Cela ne les a pas empêchés de connaître, au moins pour certains, une large diffusions. Mais il leur reste attaché cet autre sens de révélation secrète d’un message réservé à des initiés ou de paroles de Jésus jusqu’alors inconnues. Aujourd’hui l’expression « apocryphe » semble avoir en partie perdu leur connotation doctrinale négative. Les écrits apocryphes « transmettent plutôt, chacun à sa façon, telle ou telle représentation que ces chrétiens (des premiers siècles) se font de Jésus Christ, de ses apôtres, de ses disciples et bien sûr de sa mère.  Certains de ces apocryphes, très anciens, peuvent être les témoins de traditions chrétiennes remontant aux origines de l’Église ».9 Aux yeux de certains auteurs, il pourrait s’agir, pour ce qui est des écrits les plus anciens, de sources authentiques, mais il serait vain de vouloir en dire plus.

 

Instruire et distraire

            Mis à l’écart comme « deliramenta », « somnia », ou « fictae revelationes »11, mais jamais condamnés officiellement – le Decretum Gelasianum (DS 354) étant de caractère privé12 – les écrits apocryphes ont eu un impact considérable sur la liturgie, l’iconographie, la dévotion et la littérature du Moyen-Âge. Il est bien connu que nombre d’événements et de noms très courants de la religion populaire n’ont d’autre fondement que les livres apocryphes. Il en va ainsi des noms des parents de la Vierge, Anne et Joachim, de la présentation et du séjour de Marie au Temple, de la naissance de Jésus dans une grotte, de la présence du boeuf et de l’âne, et des idoles égyptiennes qui s’effondrent au passage de la Sainte Famille. Sont aussi d’origine apocryphe les noms des trois mages, l’histoire de Dismas et Gestas identifiés aux deux larrons crucifiés avec Jésus, l’épisode de Véronique et le nom de Longinus dont la lance transperça le côté du Sauveur. De même, le martyre d’André, les faits et gestes de Pierre à Rome, la mort et l’assomption de la Vierge trouvent leur origine dans la littérature apocryphe. Il s’agit d’un acquis traditionnel et omniprésent dans l’art, la liturgie et la dévotion donnant ainsi aux différentes formes d’expression du christianisme un caractère d’immédiateté, de familiarité et de simplicité. Les recherches plus récentes sur les apocryphes relèvent en particulier leur caractère documentaire et historique. Ces écrits nous renseignent sur les relations, parfois tendues, entre la « grande Église » et les églises locales, expriment des modes alternatifs d’interpréter l’évangile, et contiennent en germe les origines de divers mouvements, souvent rigoristes, dans et en dehors de l’Église.

            La recherche scientifique sur les apocryphes doit son développement et ses résultats à des érudits comme Fabricius, Tischendorf, Thilo, Lipsius, Bonnet et James. C’est sur leur travaux, plus que centenaires, mais toujours exemplaires, que se greffent les connaissances et compétences des experts contemporains, parmi lesquels nous comptons Hennecke, Schneemelcher, Elliott, Erbetta, Peretto, Moraldi, Santos Otero, Vouaux, Cothenet, Kästle, Bovon, Geoltrain, Koester et Shoemaker. Il faut relever en particulier « l’Association pour l’étude de la literature apocryphe chrétienne » aux efforts de laquelle nous devons les Écrits apocryphes chrétiens publiés par les Éditions Gallimard en 1997 et 2005. Les travaux des membres de cette association paraissent, en outre, dans la « Series apocryphorum » du Corpus Christianorum publié par Brepols (Turnhout, Belgique). Ces études montrent que les apocryphes avaient de multiples fonctions : ils couchaient par écrit une certaine tradition orale, instruisaient en comblant les manques d’information ou d’explication des écrits canoniques, confortaient et consolidaient l’autorité des origines et permettaient ainsi d’affronter un monde et des cultures parfois hostiles au message chrétien. Instruire ne s’oppose pas à distraire.  Au contraire, l’art de conter – omniprésent dans les textes apocryphes – sert de méthode pédagogique utilisée pour marquer lą mémoire des fidèles de manière profonde. En effet, « les apocryphes ne sont pas nés de croyances «populaires». Leur rédaction est l’oeuvre de clercs et de cercles cultivés qui connaissent les règles du genre et ont le sens de la mise en scène, même s’il est presque impossible aujourd’hui de dire où, quand et pour qui très précisément cette rédaction a été faite »13.

 

Mystère de l’avènement messianique

            Une chose est pourtant certaine : le nombre et les genres d’apocryphes sont légion. Les textes peuvent être subdivisés en apocryphes de l’Ancien Testament et du Nouveau Testament. Dans les apocryphes de l’Ancien Testament, nous distinguons des livres historiques, didactiques et apocalyptiques. Figurent parmi les livres historiques le Livre des jubilés (fin du 2ème siècle avant Jésus Christ), qui relate l’histoire du peuple élu de la création du monde à l’Exode, et le Troisième livre des Maccabées (100-70 avant Jésus Christ), chronique de la persécution de Ptolémée IV contre les juifs d’Égypte. Dans les livres didactiques, l’enseignement est souvent complété par des notices historiques. Ainsi, dans le Testament des douze patriarches (env. 150 avant Jésus Christ), nous trouvons les exhortations des douze fils de Jacob à leurs descendants respectifs. Le livre est truffé de notices biographiques sur les personnages principaux.

1) Les Psaumes de Salomon (après 48 avant Jésus Christ) sont caractéristiques du nationalisme messianique de l’époque, alors que les Odes de Salomon chantent la grandeur de la vraie connaissance ou Sagesse et expriment la reconnaissance du bien-aimé de Dieu. De datation incertaine, allant de 50 avant Jésus Christ au début du 2ème siècle, ce texte est plus fréquemment classé parmi les apocryphes du Nouveau Testament. Recueil de 42 poèmes composés en syriaque par un sage ou mystique anonyme, ces odes chantent en particulier le mystère spirituel de l’avènement messianique du Fils de l’Homme. Son origine est vaguement trinitaire, son engendrement est l’oeuvre de la Vierge Marie : « Le ventre de la Vierge étreignit, matrice reçut, elle engendra. La Vierge fut mère en tant de tendresses, elle fut en gésine, elle engendra un fils. Elle ne souffrit pas... point ne lui fallut d’accoucheuse » (Ode 19, 6-7, 9). Il est fait allusion, dans cette ode, à l’enfantement virginal de Marie, souligné par l’absence de sage-femme. Il est moins sûr que la « Vierge prêchante sur la voie du Vrai » puisse être assimilée à la Vierge Marie (Ode 33, 5ss.). L’Ode 19 est mentionnée par Lactance, Ignace d’Antioche et Eusèbe14.

2) Quant aux apocalypses, troisième catégorie parmi les écrits apocryphes de l’Ancien Testament d’après E. Perretto15, elles sont très nombreuses avant, autour de et après l’avènement du Christ. Il s’agit de tentatives de comprendre et prédire l’avenir, en particulier de spéculer sur les fins dernières. Représentatives de cette catégorie sont les Apocalypses d’Énoch (éthiopienne, slave, hébraïque), l’Assomption de Moïse (début de l’ère chrétienne), les Oracles sibyllins (en vers, 15 livres, contenant des matériaux allant du 2ème siècle avant Jésus au 6ème siècle après Jésus Christ) et l’Ascension d’Isaïe. Cette dernière apocalypse contient une compilation de thèmes divers : le martyre d’Isaïe (1er siècle avant Jésus Christ), sa vision (d’origine chrétienne du 2ème siècle après Jésus Christ) et une apocalypse à proprement parler sur la mort du Christ, la persécution de l’Église et la fin des temps (fin du 1er siècle après Jésus Christ). Si, dans les Oracles sibyllins, une simple allusion est faite à l’incarnation par Marie : « Quand la pucelle donnera naissance au Logos... » (livre I, 323, A), dans l’Ascension d’Isaïe en revanche, au chapitre 11, l’avènement du Christ dans ce monde est décrit avec force détails. Isaïe, guidé par l’ange, voit : Marie, de la famille de David, vierge et fiancée à Joseph lui aussi de la famille de David. ?  Marie, fiancée, est enceinte, et Joseph veut la renvoyer. Dissuadé par l’ange, « il ne s’approcha pas de Marie, et la garda comme une vierge sainte, bien qu’elle fût grosse » (11.5). ?  Marie, après deux mois et seule avec Joseph,  « regarda soudain et vit un petit enfant » ; son ventre se trouve comme auparavant, comme avant la conception, et Joseph voyant l’enfant glorifia le Seigneur. m Les rumeurs au sujet de la naissance se répandent et beaucoup dirent : « Elle n’a pas enfanté, et il n’est par monté de sage-femme, et nous n’avons pas entendu les cris des douleurs » (11, 12-14). n L’origine de l’enfant reste secrète: « À Nazareth il tétait comme un enfant, et il tétait selon usage, afin de ne pas être connu » (11. 17). Tout en reconnaissant dans ce récit des traces de docétisme, nous y retrouvons aussi les éléments typiques utilisés pour illustrer la conception et l’enfantement virginals de Marie : elle n’a pas été touchée, la naissance est miraculeuse, l’enfantement se fait sans sage-femme, sans douleurs, et laisse la virginité de Marie intacte, puisque son ventre se retrouve comme auparavant.

            Les apocryphes vétéro-testamentaires ont souvent été écrits à la suite de calamités nationales, offrant une occasion rêvée de raviver chez le lecteur l’espérance en l’avenir et de renforcer l’identité nationale du peuple de Dieu. Nous découvrons dans ces écrits les aspirations religieuses juives du temps de Jésus. Il n’est pas rare non plus de trouver dans les apocryphes à caractère messianique des interpolations d’origine chrétienne. C’est notamment le cas pour l’Ascension d’Isaïe.

 

L’absence de Marie

            Plus nombreux et plus variés que la littérature apocryphe de l’Ancien Testament, les écrits apocryphes du Nouveau Testament sont mieux conservés et fréquemment l’expression d’un mouvement spirituel et moral dissident par rapport à la grande Église. Les programmes de vie chrétienne qu’on y trouve sont souvent plus rigides que ceux esquissés dans la littérature canonique. Les apocryphes du Nouveau Testament peuvent être groupés en évangiles, actes (légendes), lettres et apocalypses.

            1) Pour les évangiles apocryphes on distingue entre évangiles fragmentaires et ceux qui sont conservés intégralement ou presque. Il faut noter qu’en général les fragments d’évangiles sont plus anciens que les écrits conservés dans leur intégralité. Les fragments évangéliques qui présentent un discours continu (voir p. ex. l’Évangile de Pierre) signalent une proximité plus grande des textes canoniques. Font partie des évangiles perdus des fragments tels que les Papyri Oxyrhynque (654, 655, 840 et 1224) à situer entre 200 et 400, celui de Fayoum (280-300), et le papyrus copte de Strasbourg (6ème-7ème siècles). Mais ni le Papyrus Egerton 2 (150-200), ni celui de Berlin 11710 (6ème siècle) qui pourtant parle du « fils monogène (engendré seul) », ne présentent un intérêt marial.

Il existe, par ailleurs, une série d’évangiles incomplets qui sont de facture judéo-chrétienne et qui contiennent quelques brins d’information sur Marie. Dans l’Évangile des Nazaréens  (avant la fin du 2ème siècle), la mère du Seigneur et ses frères l’invitent à se faire baptiser par Jean, invitation à laquelle Jésus oppose la question: « Quel péché ai-je commis... ? »16. Dans l’Évangile des Ébionites (entre 100 et 150) la question bien connue : « Qui est ma mère et qui sont mes frères ? » est posée. La réponse de Jésus : « ...ce sont ceux qui font les volontés de mon Père », serait – d’après Épiphane – un argument utilisé par les incroyants pour nier l’humanité du Christ17. L’Évangile des Hébreux (début 2ème siècle) met dans la bouche du Christ cette phrase : « Tout à l’heure ma mère, le Saint-Esprit, m’a pris par un de mes cheveux et m’a transporté sur la grande montagne, le Thabor ». Origène, qui cite cette phrase, se demande comment l’Esprit qui procède du Verbe peut être la Mère du Christ18. Nous pouvons déceler dans ces bribes d’information une légère tendance à la somatophobie (haine du corps) et au docétisme, tendance qui est en quelque sorte renforcée par plusieurs passages de l’Évangile grec des Égyptiens (100-150) mentionnés par Clément d’Alexandrie au Troisième livre des Stromates. Le Christ qui est venu détruire les « oeuvres de la femme » (c’est-à-dire de la convoitise) répond à la question de Salomé sur la durée du pouvoir de la mort en ces termes : « Aussi longtemps que vous, les femmes, enfanterez »19. Les tendances hétérodoxes qui affleurent dans ces quelques exemples sont limitées et vigoureusement combattues par les Pères de l’Église. Il existe un autre groupe d’écrits de haute antiquité attribués à des hérésiarques et leurs disciples. L’intention sinon le contenu hérétiques y sont clairement marqués. Sont á mentionner ici, à titre d’exemple, l’Évangile de Basilide (2ème siècle), l’Évangile d’Apelles (2ème siècle) et l’Évangile de Mani (216-276). Tous ces écrits ne sont connus qu’à travers la tradition indirecte, par ceux qui les ont cités.

            2) Les évangiles conservés intégralement ou presque sont relativement nombreux. On distingue ici entre évangiles gnostiques ou gnosticisants et les évangiles relatifs à l’origine, à l’enfance et à la passion de Jésus, ainsi qu’à l’assomption de Marie. Nous avons un exemple d’évangile gnosticisant avec l’Évangile de Thomas (env. 150). Conservé dans son intégralité dans un manuscrit copte, ce texte est très proche des évangiles canoniques. Sa popularité est due au fait qu’on croyait y retrouver des logia (paroles) authentiques de Jésus, une attente qui s’est avérée trop optimiste. Par ailleurs, cet évangile présente des traits gnosticisants comme cela est suggéré dans le logion 50 qui définit l’origine de l’homme en tant que lumière, « du lieu où la lumière est issue d’elle-même ». Le signe du Père dans l’homme « est un mouvement et un repos ».  Celui qui reçoit ce message considéré comme secret est à compter parmi « les élus du Père vivant ». Les allusions indirectes à Marie que nous trouvons dans cet évangile sont empreintes de l’esprit gnosticisant. Le gnostique est radicalement étranger à l’univers de la matière et de la procréation.  Pour lui cette parole de Jésus fait loi : « Quand vous verrez celui qui n’a pas été engendré par une femme, alors prosternez-vous la face contre terre, et adorez-le : c’est votre Père» (logion n◦ 15). Dans le même sens, Jésus insiste : « Quiconque ne hait pas son père et sa mère ne pourra pas devenir mon disciple » (logion n◦ 55). Et nous retrouvons également le passage de la femme qui s’exclame en louanges pour la mère de Jésus. Nous connaissons la réponse de Jésus : « Heureux ceux qui ont entendu la parole du Père et l’ont gardée en vérité. Car des jours viendront où vous direz : «Heureux le ventre qui na pas conçu, et les seins qui n’ont pas allaité» » (logion n◦ 79). Le soi-disant rejet des frères et de la mère (logion n◦ 99) est suivi d’un commentaire libre du verset 10.37 de Matthieu20 : « Celui qui ne haïra pas son père et sa mère comme moi, ne pourra pas devenir mon disciple. Et celui qui n’aimera pas son père et sa mère comme moi, ne pourra pas devenir mon disciple. Car ma mère [...] tandis que ma mère véritable m’a donné la vie »21. Le sens obscur de la deuxième partie de ce logion ne saurait cacher la radicale opposition entre l’esprit et la chair, entre le sang et la foi, telle qu’elle est soulignée dans l’Évangile de Thomas. D’autres textes peuvent être ajoutés à la liste des évangiles gnostiques ou gnosticisants, ainsi l’Apocryphon Joannis (100-150), l’Évangile de Marie (2e siècle), la Pistis Sophia (env. 240), l’Évangile de la vérité (2ème siècle) et la Sophia de Jésus Christ (2ème-3ème siècles). Retrouvés pour une bonne partie dans la bibliothèque de Nag Hammadi, ces écrits ont suscité un intérêt nouveau pour le phénomène complexe du gnosticisme et son rapport avec les évangiles canoniques. Pour ce qui concerne notre sujet, il est facile de conclure que gnosticisme et mariologie n’ont que peu d’atomes crochus. L’Évangile secret de Marc, antérieur à l’évangile canonique de Marc selon certains auteurs nord-américains22, ne pourrait être plus explicite dans son rejet de la mère : « Et là (à Jéricho) se trouvaient la soeur du jeune homme que Jésus aimait, et sa mère, et Salomé. Et Jésus ne les reçut pas » (14-15).

 

Un portrait à facettes multiples

           

           Il en va tout autrement des évangiles qui se réfèrent à l’enfance et à la famille de Jésus. C’est dans ce contexte que nous trouvons une abondante information sur Marie, en particulier dans le Protévangile de Jacques (env. 150), l’Évangile de l’enfance du Pseudo-Matthieu (550-700), le Livre de la nativité de Marie (après 869), l’Évangile de l’enfance du Pseudo-Thomas ou l’Histoire de l’enfance de Jésus (entre 500 et 600), la Vie de Jésus en Arabe (6ème-7ème siècles), l’Histoire de Joseph le Charpentier (600-650), et l’Évangile arménien (env. 599) qui dévoile en premier les noms des trois mages.

            Les évangiles de l’enfance se reconnaissent dans leur dépendance de Luc 1-2 et Matthieu 1-2, mais également, en partie du moins, du Protévangile de Jacques dont ils développent certains aspects. Ils témoignent des traditions orales, souvent légendaires, qui se sont formées autour de la naissance et de l’enfance du Sauveur. Leur but est de compléter les maigres informations offertes à ce sujet par Luc et Matthieu. Ils font également état de positions théologiques en accord avec – et parfois en avance sur – les propositions doctrinales de l’Église officielle. Ensemble avec les apocryphes de la Passion et de l’Assomption, ils délivrent un portrait assez complet de Marie, de sa vie et de sa personne.

 

1)      Le Protévangile de Jacques comporte trois parties. D’abord une vie de Marie (chapitres 1-16) qui commence avec la désolation de

Joachim, qui est sans enfant, et se termine par l’épreuve des eaux amères. La partie suivante (chapitres 17-21) parle de la naissance de Jésus et des événements miraculeux qui entourent l’avènement du Saveur, et se termine par l’arrivée et l’adoration des mages. La troisième partie est la plus dramatique (chapitres 22-25). Elle relate l’ire de Hérode, le massacre des innocents, le meurtre de Zacharie, la fuite d’Élisabeth et de Jean, et la Subscriptio (signature) de l’auteur (inconnu!) : « Jacobus ».

            Cet évangile de l’enfance est le plus ancien du genre. Il a exercé une influence considérable non seulement sur les autres apocryphes de l’enfance, mais aussi sur le développement de la liturgie et la piété mariale. Le Protévangile de Jacques, bien qu’il s’écarte considérablement des évangiles canoniques de d’enfance, ne s’oppose toutefois pas au sens profond et à la théologie de Luc et de Matthieu. La figure centrale du récit est Marie. Voici donc quelques points forts de sa biographie et de sa personne tels que nous les trouvons dans ce récit :

(1)               L’enfant promis à Anne par l’ange sera consacré au Seigneur, « et il sera à son service tous les jours de sa vie » (4,1).

(2)               Le récit ne s’exprime pas sur la conception de Marie. Anne enfante au septième mois, « donna le sein à l’enfant et l’appela

            Marie » (5,2).

(3)               Marie grandit dans un sanctuaire. Anne ne « permettait pas que l’enfant prît rien de profane ou d’impur » (6,1). À trois ans, Marie entre au Temple, où elle est reçue par le prêtre : « Le Seigneur Dieu a exalté ton nom dans toutes les générations » (7,2).  Elle demeure au Temple « comme une colombe et recevait la nourriture de la main d’ange » (8,1).

(4)               A douze ans, Marie quitte le Temple (« pour qu’elle ne souille pas le sanctuaire »). Elle est  confiée à Joseph, le charpentier, car c’est de sa baguette à lui que sortit une colombe. Joseph est veuf : « J’ai des fils, et je suis un vieillard...» (9,2).

(5)               Ayant pris la « Vierge sous sa protection », Joseph part pour construire ses bâtiments, alors que Marie tisse pour le voile du Temple. Elle file l’écarlate et la pourpre (10).

(6)               L’annonciation se déroule en deux étapes tout en restant proche du récit de Luc. Lorsqu’elle puise de l’eau, Marie entend une voix qui la salue en tant que « bénie parmi les femmes » (11,1). L’ange lui apparaît alors qu’elle file la pourpre. Elle « concevra de sa Parole ». À la question de Marie : « Concevrai-je de la même manière qu’enfante toute femme ? », l’ange la rassure : « Non pas ainsi, Marie ; car la puissance de Dieu te couvrira de son ombre » (11,2-3)

(7)               Marie se rend chez Élisabeth et y reste pendant trois mois. Elle avait oublié les mystères annoncés par l’ange (12,1-3).  Elle s’étonne : « Qui suis-je, moi, pour que – oui ! – toutes les générations de la terre me proclament bienheureuse ? » Lorsque son sein grossit, elle retourne dans sa maison et se cache. Elle avait « seize ans quand ses mystères s’accomplirent pour elle » (12,3).

(8)        Au sixième mois, Joseph revient de ses chantiers. À sa douleur et ses questions, Marie répond : « Je suis pure, moi, et je ne connais point d’homme ». Elle ajoute : « Aussi vrai que vit le Seigneur mon Dieu, je ne sais d’où il est venu en moi » (13,3).  Joseph, éclairé par l’ange, « continua à garder la jeune fille » (14,2).

(9)        La grossesse de Marie est révélée au grand prêtre. Joseph est accusé d’avoir furtivement consommé le mariage. Marie clame son innocence. Les deux sont soumis à l’épreuve des eaux amères. Ils s’en sortent indemnes (15 et 16).

(10)      La deuxième partie s’ouvre sur l’édit d’Auguste, le statut ambigu de Marie – Joseph se demande : comment la ferai-je inscrire ?  Comme ma femme, comme ma fille ? – et la vision que Marie a de deux peuples. Tantôt riant, tantôt en pleurs, Marie se confie à Joseph alors qu’ils sont en route pour Bethléem de Judée : « ...je vois devant mes yeux deux peuples, l’un qui pleure et se lamente, l’autre qui se réjouit et exulte » (17,2 ; voir Gn 25,23 et Lc 2,34).

(11)     A mi-chemin – l’endroit est désert – Marie sent que ce qui est en elle la « presse pour sortir » (17,3). Joseph la conduit dans une grotte, met « près d’elle ses fils » et va à la recherche d’une sage-femme. Suivent alors la vision et le récit de Joseph sur la suspension du temps, le silence de la nature et l’immobilité de tout vivant annonçant la naissance du Messie (18,1-3).

(12)     L’épisode de la sage-femme, de l’accouchement et le récit de Salomé (19,20) soulignent l’importance de la naissance miraculeuse. Ce qui est le « fruit conçu de l’Esprit Saint » (19,1) vient dans ce monde sans l’aide d’une sage-femme. Le nouveau-né apparaît dans une « grande lumière…que les yeux ne pouvaient supporter» (19,2), mais vient « prendre le sein de sa mère Marie » (19,2). Suit alors l’épisode de Salomé qui confirme la virginité in partu de Marie (19,3-20,4).

(13)     Le chapitre 21 relate l’épisode des mages, leur entrevue avec Hérode et leur rencontre avec l’enfant et sa mère. L’ayant vu « qui se tenait avec sa mère Marie », il lui offrent  leurs dons (21,3). Quand Marie apprend qu’on massacre les enfants, elle « prit l’enfant, l’emmaillota et le mit dans une mangeoire à bétail » (22,1). Marie n’est plus mentionnée dans la dernière partie du Protévangile, qui traite du sort de la famille de Jean-Baptiste.

2)    L’Évangile de l’enfance du Pseudo-Matthieu est composé d’éléments tirés du Protévangile de Jacques et de l’Évangile du Pseudo-Thomas23. La première partie (1-17) reproduit dans les grandes lignes le Protévangile, la seconde partie (18-24) est consacrée à la fuite en Égypte. Le récit est précédé de deux prologues dont le premier est considéré comme original24. L’auteur de cet évangile connu aussi sous le nom de Liber de ortu Beatae Mariae et infantia salvatoris, n’a pas été identifié. Plusieurs noms – des pseudonymes, évidemment ! – ont été suggérés : Saint Jacques, Saint Matthieu ou encore Saint Jean.

            L’histoire de Marie, après celle de Joachim et Anne (1-3), commence avec le chapitre 4 et se poursuit jusqu’au chapitre l3. Elle suit la trame du Protévangile (5, 3, 6, 7, 8-9, 11, 13, 14, 15), mais le récit est plus détaillé et plus expansif. Marie y est présentée comme la Vierge parfaite. Tout ce qu’elle dit est « si plein de grâce qu’on reconnaissait Dieu dans sa parole » (6,3). Elle refuse le mariage avec le fils du prêtre Abiathar et donne une explication détaillée des avantages du voeu de virginité, car « la vierge peut être très chère à Dieu, et pour cette raison j’ai résolu en mon coeur de ne jamais connaître l’homme » (7,2). Le récit fait grand étalage des nombreuses vertus de Marie. Nous apprenons que Joseph a des petits-enfants, et que les autorités du Temple lui confient non seulement Marie, mais « cinq autres jeunes filles qui devaient être avec elle dans la maison de Joseph » (8,4-5). Ces filles l’appellent « reine des Vierges » (8,5). Ces jeunes filles sont témoins de la chasteté de Marie. Elles savent que chaque jour un ange du Seigneur parle avec elle et qu’elle reçoit sa nourriture de la main de l’ange (10,1). Marie se défend elle-même contre les soupçons et les accusations du peuple : « ...dès mon enfance, j’ai fait ce voeu à mon Dieu, de rester dans la pureté de celui qui m’a créée... » (12,7). Marie n’est pas la femme quelque peu schématisée, éthérée et passive, mais une personne courageuse, loquace et pleine d’initiatives. Ainsi, après la naissance, c’est elle qui invite la sage-femme à procéder à l’examen de sa « nature » (13,3-4). Deux jours après la naissance, elle quitte la grotte, « entra dans une étable et déposa l’enfant dans une crèche » (14). C’est là que l’enfant trouvera ses compagnons fidèles, le boeuf et l’âne.

            Au chapitre 15, le Pseudo-Matthieu raconte la circoncision et la présentation au Temple, alors que les mages n’arriveront que deux ans après la naissance (16). La fuite en Égypte occupe la dernière partie du récit (18-24). Il s’agit d’un conte haut en couleurs, bourré d’aventures souvent cocasses, ayant pour but de démontrer à la fois la divinité et la grande humanité de l’enfant Jésus. Les dragons l’adorent (18,1), les lions et les léopards l’escortent dans le désert (19,1), des animaux de toute sorte portent les bagages de la sainte famille (19,2). Effrayée, Marie est consolée par son fils-enfant : « Ne crains pas, ma mère, car ce n’est pas pour te faire du mal, mais pour se mettre à ton service, qu’ils s’empressent autour de toi » (19,1). Il fera s’incliner un palmier jusqu’aux pieds de Marie pour fournir à sa mère ombre et fruits (20,1-2), et il tirera du palmier la « palme de la victoire » réservée aux saints. Pour finir, Jésus abrégera les étapes du voyage (22,1). À son passage, les statues se renversent (23) et Afrodisius, le gouverneur d’Égypte, se convertit et adore l’enfant. Dans toute cette deuxième partie, Marie joue un rôle secondaire et effacé, permettant ainsi à l’enfant de la consoler et de la choyer, mais surtout de manifester sa puissance au grand jour.

 

3)   Le Livre de la nativité de Marie. Cet évangile latin est considéré comme un extrait ou une adaptation du Pseudo-Matthieu. Il dépend également, comme il se doit, du Protévangile. De fait, le De nativitate Mariae suit d’abord la trame des onze premiers chapitres du Pseudo-Matthieu pour reprendre ensuite les événements relatés dans les chapitres l-8 du Protévangile. La partie annonciation-naissance s’inspire des récits de Luc et Matthieu25. D’une manière générale, cet évangile ou livre fait preuve d’une grande affinité avec les textes canoniques. D’après de Santos Otero, ce livre serait marqué par l’exégèse du Vénérable Bède et de celle d’Alcuin26. Sont supprimés, dans le Livre de la nativité de Marie, la description du tissage, l’épisode avec le grand prêtre Abiathar, ainsi que la présentation de la vie au Temple comme une forme de vie monacale. Marie nous est présentée avant tout comme la future mère de Dieu et la toujours-vierge. L’origine de notre apocryphe a été attribuée au fameux Pseudo-Jérôme, alors que des chercheurs ont suggéré le nom de Paschase Radbert comme auteur possible27.

            Le livre comporte, en plus du prologue, dix chapitres allant de la présentation des parents de Marie (ProtEv 1-2; Ps-Mt 1) à la naissance de Jésus (ProtEv 13-14; Ps-Mt 19-11). Le livre de la naissance de Marie pourrait ainsi servir comme introduction aux évangiles canoniques.  Il est facile, comme indiqué plus haut, d’établir un parallélisme entre les chapitres de notre livre et leur dépendance du Pseudo-Matthieu et du Protévangile.  Dans le chapitre 4 qui est consacré à l’annonciation de l’ange à Anne, nous trouvons une véritable synthèse de la vie et de la personne de Marie jusqu’à la naissance de Jésus. L’ange s’exprime de manière succincte. Cette fille, du nom de Marie, sera :

             – bénie par-dessus toutes les femmes ;

             – pleine de grâce dès sa naissance (elle passera 3 ans dans la maison paternelle) ;

             – consacrée au service du Seigneur (ne quittera le Temple qu’à l’âge de raison) ;

             – servant Dieu jour et nuit, elle s’abstiendra de ce qui est impur ;

             – elle ne connaîtra jamais d’homme ;

             – seule, sans union avec un homme, vierge, elle engendrera un fils ;

             – servante, elle engendrera le Seigneur ;

             – éminente (par son nom et par son oeuvre), elle engendrera le Sauveur du monde (4,2-4).

            En plus, le Livre de la Nativité de Marie met un accent particulièrement marqué sur la naissance pure et sans péché de Jésus: «Parce

que tu as choisi la chasteté de la virginité, tu concevras sans péchés, tu enfanteras un fils» (9.5).

 

4)   L’Évangile de l’enfance du Pseudo-Thomas. Il s’agit avant tout de l’histoire des miracles que le jeune Jésus a faits jusqu’à l’âge de douze ans. Jésus nous est présenté comme un véritable enfant terrible, intraitable et malicieux, rusé et sadique. L’évangile nous montre un héros conscient de sa valeur supérieure et divine. Il humilie ses maîtres, terrorise ses pairs, intimide les adultes et devient par le fait même une cause de désespoir et de honte pour son père Joseph. Mais ce n’est là qu’un aspect de la personnalité de Jésus. Les frasques commises sont en quelque sorte le prétexte qu’il lui faut pour montrer son intelligence, son pouvoir et sa volonté d’aider ceux qui souffrent. Quand Jacques, le fils de Joseph, est mordu par une vipère, Jésus se contente « d’étendre la main et de souffler là où le serpent l’avait mordu, et il le guérit. Quant au serpent il mourut » (16).

            Le rôle de Joseph dans cet écrit est important, mais ingrat. Marie n’est mentionnée qu’à deux endroits (11 et 19). Quand Jésus, après avoir cassé la cruche, ramène l’eau puisée dans son manteau, Marie s’étonne et « gardait dans son coeur ce qu’elle voyait » (11). Lors du pèlerinage des douze ans, les scribes et les pharisiens, perplexes devant la science de l’enfant, disent à  Marie : « Voici que tu es bénie en ton fruit, car nous n’avons jamais vu ni entendu une gloire et une sagesse pareilles. »  Puis Jésus se  « leva et suivit sa mère ».  Marie « gardait toutes ces paroles » (19).

 

5)   La Vie de Jésus en arabe ou l’Évangile arabe de l’Enfance. Le texte est redevable au Protévangile, au Pseudo-Matthieu et à l’Histoire de Joseph le charpentier dans sa première partie, alors que la troisième partie tire son information en partie du Pseudo-Thomas. Les chapitres 1-10 retracent l’enfance de Jésus jusqu’à la fuite en Égypte. Les chapitres 11-33 constituent un recueil de guérisons miraculeuses opérées le plus souvent par le truchement des langes ou de l’eau de bain de l’enfant Jésus. D’après Genequand, il est « notable que le personnage principal... est Marie plutôt que Jésus, qui n’est que l’instrument inconscient et involontaire des guérisons racontées »28. La dernière partie (45-55) contient des épisodes de la vie publique de Jésus, notamment le récit des noces de Cana (47), ainsi qu’une description fort détaillée de la passion, mort et résurrection du Christ, de même que de certaines de ses apparitions post-pascales. Ainsi, Marie, la mère de Jésus se trouvera dans un groupe de six femmes qui rencontrent le « jardinier » au matin de Pâques, mais elle ne fait pas l’objet d’une attention spéciale de la part de son fils (50).

            Le récit traitant de l’enfance à proprement parler (1-10) nous montre une Vierge Marie attentive et active. C’est elle qui dit à Joseph que l’accouchement est proche, que les douleurs ne lui permettent plus de continuer et qui propose d’entrer dans la grotte (2). Elle remercie les mages, leur donnant un des langes de l’enfant. Ils y reconnaîtront « une chose divine » (6). Dans l’introduction à cette première partie, nous trouvons également la prophétie de Zoroastre, vivant au temps de Moise, au sujet de la naissance virginale et de la résurrection du Christ : « La vierge sera enceinte sans «avoir connu»  un homme... sans que le sceau de la virginité ait été rompu... » (1).

            Dans les chapitres 10 à 33, Marie tient le rôle d’actrice principale. Elle est l’intermédiaire principale, une véritable médiatrice, entre les nombreux requérants et son enfant. Lorsqu’il s’agit de guérir un homme changé en mulet, Marie s’adresse à  Jésus bébé en ces termes : « Que la grande puissance cachée que tu possèdes, Jésus mon fils, guérisse ce mulet et en fasse un homme comme il était auparavant » (21). Dans un autre cas, avec plus d’insistance encore, elle commande : « Que Jésus s’occupe de lui » (25). Les personnes en difficulté s’approchent d’elle en l’appelant « Maîtresse » ou « Dame Marie » (29). Voici en quels termes une femme recommande les services de Marie à une mère dont la fille est tourmentée par le démon : « ...elle (Marie) guérira ta fille et tu reviendras de là-bas heureuse » (31).  Dans tous ces cas, au nombre de dix-sept, le miracle est opéré par le pouvoir divin de l’enfant, plus exactement par l’eau de bain ou les langes du bébé, mis généreusement à disposition des gens par sa mère Marie. Jésus est plus actif dans la partie suivante du récit. A l’âge de un an, il dit à sa mère : « Ô Marie, je suis Jésus, le fils de Dieu que tu as enfanté comme Gabriel te l’a annoncé. Mon Père m’a envoyé pour sauver le monde » (36).

 

            6)   L’Histoire de Joseph le charpentier. Les 32 chapitres de cet « évangile » évoquent dans une première partie l’ascendance de Jésus, sa naissance et quelques événements de sa prime jeunesse. La deuxième partie est consacrée à la maladie, la mort et l’ensevelissement de Joseph. Le narrateur en est Jésus lui-même. Il parle aux apôtres réunis autour de lui sur le mont des Oliviers. Et pour reconnaître encore plus d’autorité au récit, on apprend que les apôtres eux-mêmes ont rédigé ces paroles et « les ont déposées dans la bibliothèque à Jérusalem » (introduction).

Parlant de sa mère, Jésus l’appelle affectueusement « Marie, ma chère mère » (18) e,t encore plus souvent, d’une manière quasi stéréotypée, « Marie, la vierge, ma mère » (20). Elle est «bonne et bénie» (3). Jésus s’étend généreusement sur le premier mariage de Joseph, qui donna à celui-ci quatre garçons – Jude et Joset, Jacques et Simon – et deux filles, Lysia et Lydia (2). Lorsque Joseph prit Marie dans sa maison, elle « y trouva le petit Jacques dans la tristesse de l’orphelin. Elle se mit à le choyer; c’est pour cette raison qu’elle fut appelée Marie mère de Jacques » (4).  De sa conception, Jésus parle en ces termes : « Or, dans la quatorzième année de son âge, je vins de ma propre volonté, et j’entrai en elle, moi, Jésus, votre vie » (5). Au moment d’inscrire son nom chez le scribe, Joseph n’hésite pas à préciser : « ...avec Marie son épouse, et Jésus son fils, issus de la tribu de Juda » (7). Jésus caractérise ses rapports avec ses parents de la manière suivante : « Depuis que la Vierge m’avait enfanté, j’étais auprès d’eux, dans la complète soumission... [et] je les aimais beaucoup » (11).

            Joseph mourut à l’âge de cent onze ans alors que Jésus avait dix-huit ans29. Sur son lit de mort, Joseph regrette amèrement son manque de compréhension du miracle de l’incarnation : « Je ne connaissais pas, Seigneur, – dit-il à son fils – et je ne comprends pas le mystère de votre conception déconcertante. Ô mon Seigneur, n’était l’ordonnance de ce mystère, je ne croirais pas en vous ni à  votre conception sainte, en rendant gloire à celle qui vous a enfanté, à Marie la Vierge bénie » (17). Marie rejoint son fils au chevet de Joseph, elle s’assoit près de ses pieds et, attristée, s’entend dire : « Ô ma mère chérie...,  la mort est la souveraine de  l’humanité ! Vous-même, il faut que vous mouriez comme tout homme. Mais... votre mort ne sera pas une mort, mais une vie éternelle et sans fin » (18). Le dialogue entre mère et fils se poursuit. À un moment donné, il prend une tournure presque comique. Jésus se rappelle : « Elle me dit ingénument : «Merci à vous, mon cher fils ! Depuis le moment où vous avez posé votre main sur son corps, la chaleur l’a quitté. Voilà ses pieds et ses mollets devenus froids comme la glace » (20). Alors que Satan et ses satrapes rôdent autour du mourant, Marie ne s’en aperçoit pas ; ce qui fait dire à Jésus : « ...pas même Marie, ma mère, ne connut rien de toutes les armées terribles qui poursuivent les âmes des hommes » (21). Après la mort de Joseph, Jésus, triste et abattu, se confie à sa mère : « Ô Marie, où sont maintenant tous les travaux de métier qu’il a faits depuis son enfance... ? Ils ont tous passé en un seul moment » (24). Le caractère autobiographique de ce récit nous livre un portrait très humain de Marie et nous révèle un rapport touchant entre mère et fils.  En même temps, l’Histoire de Joseph le charpentier est une apologie très ingénieuse, en partie parce que narrative, de la conception et de la naissance virginales de Jésus et de la virginité perpétuelle de Marie30.

 

7)      Les Évangiles latins de l’Enfance31, dont la datation reste vague (500-800), suivent la trame habituelle des évangiles de l’enfance et

s’inspirent largement du Protévangile. Ils débutent avec la présentation des parents de Marie (1-15) et se terminent avec le meurtre de Zacharie (99-101) et l’avènement du prophète Jean au désert (102). Nous trouvons dans le récit de la naissance (59-60 ; 62-67), dans celui des bergers (81-85) et des mages (89-95), une tendance légendaire très marquée. La naissance du Christ, relatée par la sage-femme, ressemble à une épiphanie de la lumière. L’enfant est lumière rayonnante plus éblouissante que le soleil et de ses yeux émanent des éclairs de lumière (73-74). La place de Marie dans cet évangile est celle d’un agent passif et muet32. Loin d’être un document à la glorification de la Vierge, cet écrit suggère une christologie et une mariologie teintées de docétisme33. Ce portrait de Marie, quasi inexistant, contraste celui que nous trouvons dans la Vie de Jean-Baptiste d’après Sérapion (385-395). À la nouvelle du décès d’Élisabeth, Marie pleure, lave le corps de sa cousine, console le petit Jean, maudit Hérode et s’oppose d’abord à l’ordre de son fils-enfant d’abandonner Jean à la solitude du désert. Jésus la console – un thème fréquent surtout dans l’épisode de la fuite en Égypte – en lui disant : « Ne pleure pas sur cet enfant, ô ma mère. Jamais je ne l’oublierai »34.

 

La Passion : réalisme de l’Incarnation

             Nous distinguons, dans les évangiles apocryphes, une deuxième catégorie, celle des évangiles de la Passion. La liste de ces récits est longue. Parmi les plus importants on peut compter : L’Évangile de Nicodème (6ème siècle dans sa forme actuelle) dont l’origine remonte á 100-150. Elle comprend aussi les Actes de Pilate, c’est-à-dire un compte-rendu de la passion et de la résurrection du Christ. S’ajoute aux Actes de Pilate l’histoire de deux témoins oculaires de la Descente aux Enfers du Christ. Ils relatent comment le Sauveur libéra les justes de l’ancienne alliance. Sont à mentionner également L’Évangile de Pierre (6ème siècle), les Questions de Barthélemy (6ème ou 7ème siècles), et le Livre de la Résurrection de Jésus-Christ par l’Apôtre Barthélemy (7ème-8ème siècles). La liste pourrait être allongée d’une bonne douzaine d’exemples. Il s’agit ici d’ouvrages rédigés au Moyen-Âge et donc de moindre intérêt pour la connaissance des premières générations de chrétiens.

 

            1)  Le plus ancien, les Actes de Pilate, parle du procès contre Jésus, « né de Marie et fils de Joseph, le charpentier » (1). Les images et étendards de l’empereur s’inclinent devant lui, alors que les juifs l’accusent d’être « né de la fornication » (3) de sa mère, d’avoir causé la mort d’innocents et d’avoir dû cacher sa honte et celle de ses parents loin du peuple, en Égypte. Douze juifs, hommes dévots, prennent sa défense pour affirmer que les épousailles de Joseph et Marie avaient été conclues selon la loi. En plus, ces douze témoins, mentionnés nommément, font état de leur présence aux fiançailles (4-5). Lors de la crucifixion, au moment de l’éclipse du soleil, le récit mentionne la présence, à distance, des familiers de Jésus et des femmes qui étaient venues avec lui de Galilée. Marie n’est pas identifiée comme telle (11,2).  Plus tard, à la suite d’une apparition de Jésus ressuscité à Joseph d’Arimathie, les prêtres et les scribes juifs sont perturbés et tentent de se rassurer mutuellement : « Nous connaissons le père et la mère de ce Jésus. Ils craignent Dieu, ne lésinent ni sur leurs prières ni sur les impôts ». Ils se rappellent aussi les paroles de Siméon à Marie, la prophétie du glaive et cette autre selon laquelle l’enfant sera une cause de chute pour beaucoup en Israël (16,2). Dans le récit  de l’Ascension aucune référence n’est faite à Marie. Une version latine de la littérature traitant de la personne de Pilate fait état d’une lettre de Ponce Pilate à son empereur, Claude. Dans cette lettre, qui évoque les événements entourant le procès et la mise à mort de Jésus, Pilate résume les attentes des juifs comme suit : « Il existe cette promesse selon laquelle Dieu enverra «son saint» du ciel. Il sera le roi des juifs et il viendra «dans ce monde par une vierge» »35.

 

            2)  Nous pouvons découvrir une information plus abondante et plus intéressante sur Marie dans les Questions de Barthélemy. Celui-ci se présente comme porte-parole des apôtres et, en cette qualité, interroge le Christ ressuscité, la Vierge Marie, et même le diable. Le but de ces interviews est de nous offrir une révélation sur des réalités et événements ignorés par les écritures canoniques36.

            Dans la deuxième partie de cet écrit (2,1-22), les apôtres ont peur de questionner Marie sur la conception miraculeuse du Christ ; comment « elle a conçu celui qui ne peut être contenu » (2,1). Barthélemy prend les devants, mais Marie met en garde les apôtres : « Si je me mets à vous en parler, un feu sortira de ma bouche et consumera le monde entier » (2.5). Elle invite à la prière et demande à Pierre, « le chef et la colonne la plus élevée », de présider. À son refus, et celui des autres apôtres, par respect pour celle qui a contenu celui « qui n’a été contenu qu’avec peine dans les sept cieux » (2,12), Marie prononce cette prière qui doit la préparer à parler du mystère de l’Incarnation : 

« Ô Dieu suprêmement grand et absolument sage, roi des siècles, ineffable, indicible, toi qui as institué par la parole toutes les grandeurs des cieux, toi qui, à partir des nuées sans harmonie, as institué et fixé les pôles célestes, toi qui as donné une forme à la matière indifférenciée, toi qui as amené à la consistance les réalités sans consistance, toi qui as séparé les sombres ténèbres de la lumière toi qui as établi les fondements des eaux dans le même lieu, toi qui es devenu course des choses célestes et qui t’es manifesté comme effroi pour les choses terrestres, toi qui as donné une assise à la terre et qui n’as pas jugé bon qu’elle périsse, toi qui as comblé de pluies la terre, nourriture de tous, [???] du Père, toi que les sept cieux ont contenu avec peine, mais qui as jugé bon d’être contenu en moi sans douleur, toi qui es la parfaite parole même du Père, et en toi tout a été créé : donne gloire à ton nom suprêmement grand et permets-moi de parler en présence de tes saints apôtres »37.

            Enserrée par les apôtres de tous côtés – « Jean, le vierge, maintiens ma poitrine ! » – afin que ses « os ne se désagrègent pas », Marie se met à parler. Mais au lieu d’évoquer l’Annonciation, le temps de la grossesse ou encore la naissance, Marie leur fait part de l’apparition d’un ange lorsqu’elle était encore au Temple. Cet ange est différent de celui qui habituellement lui apportait la nourriture. Son apparition est accompagnée d’un violent tremblement de terre et le rideau du Temple se déchire. Après avoir mangé du pain et bu de la coupe de vin que l’ange tire de son vêtement, Marie s’entend dire: « Encore trois ans et je t’enverrai ma Parole, et tu concevras mon Fils. Par lui, toute la création sera sauvée. Et toi, tu seras le salut du monde » (2,21). C’est à ce moment que Jésus intervient et dit à Marie : « Ne parle pas de ce mystère, sinon toute la création va parvenir à sa fin aujourd’hui » (2,22). Et le mystère reste entier !

            Au début de la quatrième partie (4,2-6), les apôtres, curieux d’en savoir plus long sur « ce qui est dans les cieux », demandent à Marie d’interroger son fils. Elle se récuse, mais Pierre insiste, utilisant les arguments et titres suivants : « Tu es devenue la demeure du Très-Haut... C’est toi qui a annulé la force d’Ève en changeant la honte en joie » (4,4 et 4,6). Marie dit d’elle-même : « Tu es (Pierre) l’image d’Adam..., en moi, il (Jésus, le nouvel Adam) a trouvé place, parce que j’ai ranimé la force des êtres féminins » (4,5).

            Au moment de fouler de ses pieds Bélial, l’adversaire qui mesure 1600 coudées de long, Barthélemy, effrayé, formule cette invocation du ventre maternel38 :  « Ô ventre maternel, plus vaste qu’une ville ! Ô ventre maternel, plus large que le déploiement des cieux ! Ô ventre maternel, qui as contenu celui que les sept cieux ne peuvent pas contenir ! Mais toi, l’ayant contenu sans douleur, tu l’as retenu dans tes entrailles comme si ce n’était rien. Ô ventre maternel, qui as été mis en réserve dans des lieux cachés et as donné naissance au Christ très manifeste ! Ô ventre maternel, plus vaste que toute la création, qui es devenu une petite chose ! »

            Quelle que soit ici la référence à l’hymne gnostique de Maetra, la proximité avec le thème iconographique de la Platythera – de celle qui contient l’infini dans sa finitude – est indéniable. En somme, la présence de Marie dans les Questions de Barthélemy est centrale. Elle occupe une place d’honneur parmi les apôtres en vertu principalement du mystère de l’Incarnation. Elle est celle qui a contenu « celui que les sept cieux ne peuvent pas contenir » (4,17).

 

            3)  Un autre écrit dans cette catégorie des évangiles de la Passion et de la Résurrection est le Livre de la Résurrection de Jésus-Christ par l’Apôtre Barthélemy. La narration à proprement parler n’occupe qu’une modeste place dans cet apocryphe. Son but est avant tout pédagogique et apologétique. Il nous renseigne sur la relation du Christ avec la mort, le sens et la signification de la résurrection et de l’ascension au ciel, ainsi que de son rapport avec les disciples après la victoire sur la mort. On nous y donne aussi un aperçu de la cour céleste, de la glorification du Christ par les anges et par le Père, et de la descente de l’Esprit sur les apôtres. Le rôle de Marie dans ce livre apocryphe, inspiré en partie par les visions de Barthélemy, est celui d’une messagère du Christ pour ses apôtres. Son mérite principal, aux yeux du Christ, c’est d’avoir « enfanté hors de sa matrice, alors que je (= Jésus) me trouvais dans son ventre avec les chérubins et les séraphins » (1,2). 

            Alors qu’elle n’est pas mentionnée dans la longue liste des femmes qui se rendent au tombeau le matin de Pâques, la Vierge est amenée à assumer le rôle de Marie de Magdala39. Elle est saluée par le « jardinier » (Philogène) avec ces mots : « Tu es Marie, la mère de Tharkamarimath, ce qui se traduit par la joie, la bénédiction et l’allégresse ». Puis, il relate la théophanie qui a accompagné la résurrection (8,3-6). Apparaît alors le Sauveur (sur le char du Père de l’univers), salué par Marie en ses termes : « Le Fils du Tout-Puissant, le Maître et mon Fils ! » (9,1). Il lui demande d’annoncer aux apôtres sa résurrection, mais également une rencontre pour le lendemain, de même que son départ vers le Père (9,3-5). Dans un discours dithyrambique, le Christ salue sa mère, notamment de la manière suivante : « Je te le dis, ô ma mère, celui qui t’aime, aime la

vie ! Salut, toi qui as porté la vie de l’Univers dans son ventre » (9,2). Et il la couvre de titres nombreux (9,2-5) :

             – Toi qui as porté la vie du monde entier.

             – Mon vêtement saint, dont je me suis enveloppé.

             – Mon vase d’eau, plein et saint.

             – Ma mère, ma maison, ma demeure.

             – Ma mère, ma ville, mon refuge.

             – La tablette assignée du Paradis du septième ciel.

             – Marie, ma mère, vierge véritable.

             – Mon ventre spirituel.

             – Mon trésor de perles.

             – L’arche des fils d’Adam.

             – Celle qui a porté le corps du Fils de Dieu et son sang véritable.

            Marie demande alors à son fils de bénir son « ventre où tu as demeuré » (10,1). Ce qu’il fit, en présence des apôtres et de « myriades de myriades » d’anges. Voici comment Barthélemy décrit cette scène : « Elle (la main de Jésus) demeura sur le sein de Marie et sur sa poitrine. Or c’était la main du Père, et la droite du Fils, et la droite de l’Esprit saint » (10,4). De nouveau, Jésus honore sa mère d’une longue série de titres, semblables à ceux cités plus haut. La bénédiction se termine sur cette promesse du Christ envers sa mère : « Et lorsque tu sortiras du corps, je viendrai, moi, avec mon Père, Michel et tous les anges et tu seras auprès de nous dans mon royaume. Et ton corps, je ferai que les Chérubins... veillent sur lui jusqu’au jour de ma parousie et de mon royaume » (10,6). Marie court apprendre aux apôtres la résurrection de Jésus et sa prochaine visite. Elle se joint à eux et s’entend dire de la part de Pierre, « le grand évêque », qu’elle est « la première dans le ventre de lumière de qui l’ange le (Jésus) produisit ». Et Pierre ajoute : « Tu es aussi la première à qui il est apparu alors qu’il allait se rendre vers le Père » (11,1-2).  Le nom de Marie apparaît encore deux fois dans cet écrit apocryphe (20,1 et 20,3) : la première fois lors d’une eucharistie commune avec les apôtres et la deuxième fois lorsque Jésus descend d’auprès du Père pour consoler les apôtres. Il les trouve assemblés en Galilée et les prépare à leur future mission en citant Jean 20,22-23 presque littéralement (20,5-6). Alors que Jésus rappelle à Pierre son rôle de « père et consolateur » (20,8), il ne confie aucune mission particulière à Marie. Elle ne fait pas non plus l’objet d’une bénédiction.

 

Première dans le « ventre de lumière »

La dernière catégorie d’évangiles recensés ici est celle de ceux qui traitent de la dormition et de l’assomption de Marie. 

1)  La plupart des nombreux comptes-rendus sont à dater après le 6ème siècle et reproduisent, avec des variantes, le schéma de base que voici :

             – un messager annonce la mort prochaine de Marie ;

             – arrivée des apôtres pour assister Marie ;

             – à la mort de Marie, les apôtres s’occupent du cortége funèbre (dérangé par des juifs) et de la

                sépulture ;          

             – après la sépulture, un phénomène extraordinaire se produit : le corps de Marie, préservé de la  

                décomposition, est enlevé au ciel (c’est sur ce dernier point que des différences d’interprétation se

                feront jour).

            Alors que personne ne sait comment est advenue la fin de Marie (Épiphane), la curiosité populaire ne pouvait se contenter du silence des Écritures et d’un sort identique au commun des mortels pour celle qui avait porté dans son sein la vie éternelle40. La répercussion de ces écrits en liturgie, dans la piété populaire et pour la doctrine fut considérable41.

            Parmi les textes les plus connus nous comptons la Dormition de Marie du Pseudo-Jean (5ème-6ème siècles), celui, postérieur à la Dormition du Pseudo-Jean, attribué à Joseph d’Arimathée42. Il ne faut pas non plus oublier la Dormition de Jean de Thessalonique et son importance pour les églises orientales. Dans l’église latine, c’est le Transitus Mariae du Pseudo-Melito (4ème–5ème siècles)43 qui a connu une grande popularité et une vaste dissémination. La recherche sur le Transitus semble avoir trouvé dans le texte du Transitus Graecus « R » (Codex Vatican Grec 1892) une source commune ou archétype datant peut-être du 2ème ou 3ème siècle. Le Livre du repos éthiopien ou Liber requiei (5ème-6ème siècles) semble confirmer cette hypothèse.

 

            2)  Le contenu du Transitus « R » peut être esquissé de la manière suivante :

             – L’ange apparaît à Marie, annonce sa mort au troisième jour, et lui donne la palme de la victoire.

             – Marie se rend au mont des Oliviers et y rencontre Jésus sous les apparences d’un ange.

             – Elle rentre à la maison, s’adonne à la prière et fait part à l’apôtre Jean de sa mort prochaine.

             – Sur ces entrefaites, arrivent les autres apôtres ainsi que Paul, renseignés de façon miraculeuse. Ils entrent dans la maison de Marie au matin du deuxième jour, et la saluent.

             – Dans la nuit du deuxième au troisième jour, Pierre fait un discours devant la foule.

             – Au matin du troisième jour, Marie quitte la maison pour se rendre à la prière. Jésus arrive à la troisième heure accompagné d’anges.   Marie rend grâce et rend l’esprit.

              – Pierre est chargé par le Seigneur d’ensevelir le corps de Marie dans une tombe nouvelle.

              – Le cortège funèbre est attaqué par les grands prêtres qui tentent de brûler le corps et de tuer les apôtres. Ils sont refoulés et frappés de cécité.

              – Jésus revient après trois jours. Les anges emportent le corps au paradis et le déposent sous l’arbre de vie, où il est réuni à l’âme de Marie.

              – Jésus et les apôtres suivent et retrouvent Marie. Puis, les apôtres sont renvoyés sur terre pour poursuivre leur activité missionnaire.

 

            3)  La plupart de ces éléments se retrouvent dans les autres relations connues du Transitus, évidemment avec des nuances et des exceptions. Dans la Dormition de Marie du Pseudo-Jean, la Vierge Marie fait montre de son pouvoir d’intercession. Elle peut dire d’elle- même : « J’ai confiance, parce qu’en toute chose tu (= Jésus) écoutes ta servante » (5). De nombreux miracles se produisent là où son aide est invoquée : « Sainte Marie, qui as donné naissance au Christ, notre Dieu, aie pitié de nous ». Et « à l’instant même, ils étaient guéris » (27). Elle est suppliée de ne pas oublier le genre humain (34). Elle a autorité sur les apôtres, leur demande de prier et de jeter l’encens (8), et avant de mourir, se levant, elle bénit « de sa propre main chacun des apôtres. Et tous glorifièrent Dieu » (44). Elle est la « toute sainte, glorieuse et toujours

vierge » (1), mais elle fait l’objet « d’une très violente jalousie » de la part des prêtres juifs qui l’accusent de détruire la nation juive (29-30). Ils ne pourront rien contre elle, et l’épisode de Jéphonias, le grand-prêtre, se termine par sa conversion et sa guérison. Le peuple s’écriera : « Il est un vrai Dieu, le fils qui a été enfanté de toi Marie, Mère de Dieu, toujours vierge ! » (47). Après avoir assisté au transfert du saint corps de Marie au paradis les apôtres formulent cette prière : « Que par ses (de Marie) prières et son intercession nous soient accordés, à nous tous, sa protection, son soutien et son aide, dans ce siècle et dans l’avenir » (50).

            Ces pages témoignent d’un grand respect et amour pour la mère de Jésus Christ. Elle est appelée « maîtresse » par les apôtres et une voix céleste la proclame « bienheureuse parmi les femmes » (45 et 48). Le Christ lui promet joie et allégresse « car toute grâce et toute gloire te seront accordées par mon Père qui est aux cieux, par moi et par le Saint-Esprit » (43). Toutefois, la question reste posée si ce Transitus débouche sur une véritable assomption ou non ? D’après S. Mimouni, il « n’est question ni de réunion du corps et de l’âme, ni de résurrection, éléments caractéristiques de la croyance en l’Assomption »44. S. Shoemaker examine, dans un ouvrage récent, le rapport entre dormition et assomption dans la tradition ancienne, notamment à  partir des Obsequies, du Liber Requiei et de certaines « palm traditions» (traditions des rameaux)45. Ses conclusions diffèrent de celles de Mimouni.

 

« Elle a cru, et elle a ri »

            Un autre genre d’écrits apocryphes nous ramène aux premiers siècles de l’ère chrétienne. Il s’agit d’actes d’apôtres individuels dans lesquels nous trouvons des récits, souvent hauts en couleur, de leurs exploits missionnaires. Les actes les plus anciens, de la première génération, se situent entre 140 (Actes de Jean) et 450 (Actes de Thaddée). Parmi les plus connus nous pouvons en outre mentionner les Actes d’André (250-300), les Actes de Thomas (250), les Actes de Pierre (200), les Actes de Paul (150) et les Actes de Philippe (300-350). D’origine parfois gnostique, ces textes contiennent parfois aussi des traces de docétisme (doctrine qui affirmait que le Christ a fait seulement semblant d'être un homme) et d’encratisme (doctrine qui dépréciait le corps incapable d'être sauvé et qui proscrivait le mariage). Il est surprenant de voir que la Vierge Marie en est pratiquement absente.

 

1)   Les Actes

            Jean (Actes de Jean), bien que s’étendant longuement sur la scène de la crucifixion et ses séjours à Éphèse, semble oublier celle que le Seigneur lui avait confiée (97-102 ; 45). Au chapitre 59, une liste détaillée des personnes de son entourage habituel nous est donnée. La mère de Dieu n’y figure pas. La facture gnosticisante (p.ex. allégorisme de la Passion) du document semble vouloir distraire le lecteur de l’importance à accorder à l’Incarnation.

La situation se présente de manière différente dans les Actes de Pierre (24). Dans sa réplique à Simon lors du débat au Forum, Pierre affirme avec force et une série de sept témoignages la réalité de l’Incarnation, tout en maintenant l’origine divine du Christ. Ainsi, il dit : « Dans les tout derniers temps, un enfant naît de l’Esprit Saint ; sa mère ne connaît point d’homme et personne ne déclare être son père ». Pierre cite Isaïe 7.14, fait allusion à l’absence de douleurs et de sage-femme lors de la naissance de Jésus, mais reconnaît la difficulté d’expliquer cet événement miraculeux : « Elle a engendré et n’a pas engendré »46. Lors de sa première prédication à Rome, Pierre réconforte les frères avec ces paroles. « ...pourquoi Dieu a-t-il envoyé son fils dans le monde et pourquoi l’a-t-il manifesté par la Vierge Marie, sinon pour réaliser une grâce et un dessein bienveillant... » (7)47.

Dans les Actes de Paul, les fidèles de Philippes sont harcelés par Simon et Cléobios : « Jésus-Christ n’a pas été crucifié, mais c’est un simulacre qui a eu lieu ; il n’a pas été engendré de Marie, ni de la semence de David » (X,1). Dans sa réponse (lettre aux Corinthiens), Paul se réclame de l’enseignement des apôtres lorsqu’il précise « que notre Seigneur Christ Jésus a été engendré de Marie, de la  descendance de David, l’Esprit Saint ayant été envoyé du ciel vers elle de la part de Dieu » (X,4.5-6). Dieu n’a pas voulu anéantir sa propre création, c’est pourquoi il    « fit descendre l’Esprit par le feu en Marie la Galiléenne, qui a cru avec tout son coeur... ».48 Ce verset 14 ne se trouve pas dans les Écrits apocryphes chrétiens49. En arrivant en Italie, Paul prodigue le même enseignement aux fidèles qui l’attendent : « Vous avez reçu la prédication : c’est un esprit de puissance que Dieu, dans les derniers temps, a fait descendre à cause de nous dans la chair, c’est-à-dire en Marie la Galiléenne, selon la parole prophétique. Il a été porté et a été enfanté par elle, de sorte qu’elle a mis au monde et enfanté Jésus le Christ, notre roi, de Bethléem de Judée ; il a été élevé à Nazareth... » (XIII,7).

Les Actes de Thomas, qui relèvent d’une matrice gnostique (Bardesan), sont connus pour leurs hymnes liturgiques, en particulier            l’« Hymne du Rédempteur » (108-113). Dans une prière hymnique adressée au Sauveur, Thomas dit entre autre : « Tu es apparu comme faible, et ceux qui t’ont vu ont pensé à ton sujet que tu étais un homme qui avait besoin de secours » (10,3). Est-ce là une affirmation claire et nette du réalisme de l’Incarnation ? On peut en douter. Dans une autre « Hymne à Jésus », le Sauveur est caractérisé comme celui qui « revêtit un corps, devint homme » sans que référence soit faite à Marie (72,1). Gloire est donnée à sa divinité... qui a « revêtu notre humanité » ; gloire est également rendue à son humanité, « qui à cause de nous, s’est renouvelée et qui mourut afin de nous faire vivre » (80,1). Nous connaissons au moins un passage où la Vierge Marie est nommée explicitement. Dans l’« Hymne au Libérateur » (143,3), le Christ est salué comme étant « lui qui vint de la hauteur, qui est apparu par Marie la vierge et est appelé fils de Joseph, le charpentier ».

            Si les actes des différents apôtres reflètent la théologie populaire du 2ème siècle, on ne peut affirmer qu’elle accorde une place éminente á Marie. Jésus vient au monde quand l’Esprit entre dans le sein de Marie. Ceci semble être acquis. Quant aux modalités de l’Incarnation, elles sont tributaires de tendances gnosticisantes.

 

2)    Les lettres

            Le genre littéraire de la lettre, le genre épistolaire, bien que connu dans l’antiquité (Pythagore, Socrate, Platon, Diogène), n’est pas très courant dans les écrits apocryphes. En fait, ces épîtres ne sont pas vraiment des lettres. La plus connue d’entre elles, l’Épîtres des Apôtres est un dialogue entre Jésus ressuscité et ses disciples alors que, en ce qui concerne la Lettre de Barnabé, seules certaines sections (1 et 21,7-9) correspondent au genre épistolaire. La Lettre de Barnabé, lettre la plus connue et la plus ancienne (117-138), est un véritable traité théologique dont le but est de promouvoir la connaissance parfaite par la foi (1,5). Elle affirme aussi bien la préexistence du Christ que son incarnation. Le baptême imprime à l’âme humaine le sceau de l’image et de la ressemblance divines et transforme le baptisé en temple de l’Esprit. La Lettre des apôtres (Epistola Apostolorum, 160-170) développe, sous forme de dialogue, un enseignement allant de la préexistence à la parousie, en passant par l’incarnation. Elle précise la mission des apôtres et les renseigne sur la descente aux enfers et le jugement dernier. L’enseignement et les recommandations revêtent une autorité spéciale puisqu’ils viennent directement de la bouche du Christ. Dans une profession de foi sur laquelle s’ouvre cette épître, les apôtres témoignent que Jésus « est la parole qui devint la chair de Marie la Sainte Vierge en ses souffrances, conçu du Saint-Esprit » (3,3). Né de la volonté de Dieu et non pas par la convoitise de la chair, « il a été emmailloté à Bethléem », été connu, éduqué et a grandi. Il a été envoyé à « l’école par Joseph et Marie sa mère » (4). Mention est faite aussi des noces de Cana auxquelles il est invité « avec sa mère et ses frères » (5). Toutefois, le miracle se fera sans l’intervention de sa mère. La mère sera également absente au matin de Pâques (9). Plus loin, le Christ reprend quelques éléments de la profession de foi de ses disciples. L’Incarnation est présentée comme suit (14) :

« Alors, sous l’apparence de l’ange Gabriel, j’apparus à la vierge Marie et lui ai parlé. Son cœur m’a  reçu, et elle a cru, et elle a ri. Moi, le Verbe, j’entrai en elle et suis devenu chair. Je suis devenu mon propre serviteur sous l’apparence d’un ange. J’ai fait cela, puis suis retourné vers mon Père »50.

            Si la référence à « l’apparence d’un ange » peut suggérer des tendances docétiques, l’insistance sur « recevoir, croire et rire » souligne le caractère inouï de l’événement. Les passages à résonance mariale s’arrêtent ici. Ce qui intéresse dans cette lettre par rapport à Marie, c’est l’incarnation vraie et virginale attestant de l’humanité réelle du Christ. Marie ne joue aucun rôle dans la vie et la mission des apôtres. Elle n’est ni modèle ni médiatrice. Le but ultime pour les apôtres est de bâtir la Jérusalem nouvelle, « celle qui était stérile... sera féconde, et elle sera appelée fille de mon Père, et pour moi mon épouse »(33).

 

            3) Les Apocalypses

            Une dernière catégorie d’écrits apocryphes contiennent des récits apocalyptiques. Il est vrai que nombre d’autres types de documents parlent des fins dernières. Le cycle épistolaire paulinien, en évoquant les enseignements traditionnels de la grande église, parle non seulement de l’incarnation du logos, mais également de la résurrection de la chair51. Nous avons déjà évoqué les apocalypses dites de l’Ancien Testament.  Parmi les apocalypses du Nouveau Testament, il faut retenir les Apocalypses de Jacques et l’Apocalypse gnostique de Paul dans le cycle apocalyptique de Nag Hammadi (2éme siècle). Est à mentionner également l’Apocalypse de Pierre (env.135) qui a joui d’une grande popularité.  Les visions de Pierre vont de la conflagration cosmique à la vision du vrai Temple et du vrai Messie, en passant par l’extermination de l’idolâtrie et les châtiments infernaux. La vision du Paradis est calquée sur celle de la Transfiguration avec Moïse et Élie, mais elle ne fait pas de place à Marie. Pierre voit « la foule des Pères » au repos, mais Marie ne se trouve pas parmi eux (15,1-4). L’Apocalypse de Paul (avant 250), un succès d’extraordinaire diffusion aux premiers siècles et pendant le Moyen-Âge, s’appuie sur les mystérieuses extases de l’apôtre alors qu’il était dans son corps52. L’ange qui porte l’apôtre vers le Nord, vers la place des châtiments, lui explique à qui ces punitions sont destinées : « Ce sont tous ceux qui n’ont pas cru que le Christ s’est incarné et que la Vierge Marie l’a enfanté, tous ceux qui n’ont pas cru que le pain de l’eucharistie et la coupe de la bénédiction sont le corps et le sang du Christ » (41b). Amené jusqu’à l’arbre de la vie, et en train de le contempler, Paul voit au loin « une jeune femme et deux cents anges ». Le Seigneur la lui présente comme la « Vierge Marie, mère du Seigneur» (46a). Elle lui souhaite la bienvenue et lui parle de son rôle au Paradis : « Je te dis, Paul, se suis la première à aller à la rencontre de ceux qui ont accompli la volonté de mon Fils et Seigneur Jésus-Christ, je suis la première à aller vers eux, et je ne les laisse pas aller comme des étrangers jusqu’au moment où ils arrivent dans la paix » (46d). L’accompagnement de Marie serait donc total : Marie est présente à ceux qui accomplissent la volonté de Dieu non seulement au moment de la récompense au Paradis, mais tout au long de leur pèlerinage vers la paix définitive.

            Il existe un nombre important d’apocalypses plus tardives (du 4éme au 7éme siècles) parmi lesquelles nous trouvons l’Apocalypse éthiopienne de la Vierge qui a pu influencer les visions de l’au-delà de Dante53. La prière de Marie permet aux damnés de jouir des délices du Paradis entre Pâques et la Pentecôte.

 

Marie entre mythe et mystère

            Les lignes qui précèdent ne prétendent pas délivrer le dernier mot sur la question. Au contraire, elles ne font qu’effleurer un sujet complexe aux ramifications multiples. La lecture des apocryphes est semée d’écueils. Il faut tenir compte des origines respectives des documents, d’une datation souvent incertaine et de la teneur exacte des éléments doctrinaux présentés dans ces actes et récits. Quelle est p. ex. la nature exacte de l’Incarnation et de la Résurrection telles que narrées dans les apocryphes ici exposés ? Où se situe la ligne de démarcation claire et nette entre réalisme théologique et docétisme ? Est-on en droit de poser une telle question, ou s’agit-il d’un effort inutile de vouloir définir une pensée théologique qui tâtonne au moyen de catégories doctrinales établies ultérieurement ? Notre contribution ne répond pas à ces questions. Tout ce qu’elle voulait et pouvait, c’était présenter un modeste inventaire des renseignements obvies sur la personne de Marie. D’autres contributions, plus monographiques et critiques, se sont attelées à examiner en profondeur la teneur d’un nombre de documents particuliers.

            Il existe une vie de Jésus selon les évangiles apocryphes54, basée exclusivement sur des sources apocryphes et jugée opportune par son auteur « à cause de l’intérêt porté actuellement aux informations occultes et supposées savoureuses ». Cette vie de Jésus prétend combler une lacune55. Faudrait-il combler une lacune semblable pour ce qui est de la personne de Marie, et établir le portrait de « l’autre Marie » à partir des écrits apocryphes ? Les recherches sur Marie apocryphe ne sont pas peu nombreuses. Le congrès mariologique de Lisbonne de 1967 avait consacré une douzaine d’interventions au « mythe et mystère » (J. Guitton) de Marie à partir de sources apocryphes56. Il s’agit d’études particulières, examinant certains documents ou traitant de thèmes spécifiques dans le domaine de la doctrine ou de la dévotion. Elles n’ont pas l’envergure et la portée de la monographie de E. Cothenet, publiée déjà en 196157. L’essai de E. Cothenet a la valeur d’un classique qui n’a rien perdu de son actualité, grâce surtout à l’étendue et au caractère scientifique de l’information présentée. Une étude sur l’influence des évangiles apocryphes par rapport à l’iconographie marial paraît aussi à cette époque58. L’intérêt pour Marie dans les apocryphes reprend au début des années 80. L’étude de R. Brown (et al.) sur la Vierge dans le Nouveau Testament accorde une place importante aux écrits apocryphes59. La même année, G. Söll publie son histoire du dogme marial, dans laquelle une place modeste est donnée au portrait de Marie fourni par les apocryphes60. D’un point de vue dogmatique, les apocryphes marials semblent avoir leur importance, d’après Söll, dans l’illustration et la confirmation de la virginité totale, de Marie (G. Söll, Mariologie, p. 25), alors que Brown suggère l’existence possible d’une tradition indépendante sans en préciser la nature et la portée61. Plus tard, vers la fin des années 80, nous pouvons signaler le traitement succinct mais significatifs des apocryphes à contenu marial dans le Marienlexikon (1988) et le Nuovo Dizionario di Mariologia (1986). Elio Peretto propose une systématisation de ces écrits62. L’apport particulier de l’encyclopédie de langue allemande consiste dans un précis historique de l’évolution et de la propagation des apocryphes, notamment en Irlande63. Les apocryphes jouissent d’une attention spéciale dans la théologie biblique mariale de B. Buby. Après avoir traité de Marie dans les deux Testaments, l’auteur étudie, dans un troisième volume de son Mary of Galilee (1996), l’héritage marial de l’Église primitive, notamment celui des apocryphes64. L’auteur relève la différence radicale entre les textes canoniques et les écrits apocryphes, sans oublier de faire mention de la popularité et de la grande diffusion de cette littérature. Pour, étudier la place de Marie dans les apocryphes, nous disposons également et fort utilement de deux collections de textes : l’une publiée en 1970 sous le nom de Corpus Marianum Patristicum qui rassemble 56 textes (Nos. 312-368) dans la langue originale65; l’autre, plus récente, groupe les textes selon les principales étapes de la vie de Marie66. Sont à ajouter ici deux articles récents : E. Cothenet, « La Virginité de Marie dans les apocryphes »67 et A. Keller, « Über die Bedeutung der Apokryphen und der Transituslegenden »68. D’autres auteurs pourraient être ajoutés : Beverly Gaventa69, Simon Claude Mimouni70, Mary Clayton71 – qui a publié The Apocryphal Gospels of Mary in Anglo-Saxon England, Cambridge University Press, Cambridge 1998 – ainsi que Stephen J. Shoemaker72. Toutefois, il ne faut pas se leurrer. Non seulement il existe une moisson encore plus abondante sur Marie – nous avons pu réunir 34 titres sur le transitus depuis 1988 –, mais les publications générales sur les apocryphes ont littéralement foisonné ces dernières années, les études sur Marie ne représentant toutefois qu’une partie infime de l’ensemble.

Ce qui est vrai pour le nombre d’études publiées est également vrai pour la place de Marie dans les écrits apocryphes. Elle est très modeste. Marie est absente de la plupart d’entre eux, notamment des plus anciens, à l'exception notable du Protévangile de Jacques. Évangiles et actes – ne relatant pas l’enfance du Christ – sont particulièrement discrets, voire silencieux. La présence de Marie est plus sentie et plus active dans les documents plus tardifs. Ce que S. de Fiores dit du « genre littéraire hagiographiqu e» s’avère juste : la place donnée à Marie augmente dans la mesure où le genre littéraire évangélique se mue et devient hagiographique73. Cette évolution ne se limite pas à l’aspect quantitatif. La figure de Marie change avec le temps. Sa transformation passe de la figure dépersonnalisée (Protévangile) à un être humain de sang et de chair qui a un caractère, des pensées et prend des décisions. Si, dans les débuts, Marie nous est présentée comme « corpus miraculi » – celle à travers laquelle le miracle se produit –, elle devient par la suite « agens miraculi » douée d’initiative, de médiation et d’intercession. Dans cette trajectoire, nous découvrons d’autres facettes de Marie : elle a un rôle prophétique (Protévangile, 7,2), elle est « vierge consacrée » (voeu de virginité), moniale, femme forte dans sa relation avec les apôtres, douce et compréhensive (en contraste avec Joseph), apeurée et abattue (au désert), mais en tout tournée vers son fils, à son écoute et à son service. Parfois elle semble adopter l’identité d’une autre Marie. En certains cas, on peut même se poser la question de quelle Marie il s’agit : de Marie de Galilée ou de Marie de Magdala74 ?

            L’orientation de ces textes est avant tout christologique. De là, la place primordiale de la conception et naissance virginales du Christ :     « virgo concepit, virgo peperit, virgo permansit » (Ps.Matt. 13,3). Formée d’une terre sans souillure, elle est destinée à un sort exceptionnel (Transitus). Mais il existe l’autre versant, la dimension ecclésiologique. Marie occupe une place privilégiée au milieu des apôtres, reconnue par Pierre et les autres apôtres, et, dans un autre contexte, elle distribue libéralement les bienfaits qui lui viennent de son fils.

            Maintes ramifications pourraient être esquissées, notamment par rapport au féminisme75, à l’œcuménisme ou à l’islam entre autres76. Il faudrait montrer les racines des apocryphes marials dans l’Ancien Testament, insister sur l’utilisation de certains écrits dans la liturgie et étudier les rapports possibles avec des traditions préchrétiennes. Réponse à un besoin de foi et de curiosité, les écrits apocryphes sur Marie suscitent autant de questions qu’ils ne fournissent de certitudes. C’est pourquoi la Marie des apocryphes sera toujours aussi une Marie située quelque part entre mythe et mystère. Une chose est certaine : elle empêche l’Incarnation d’être envisagée comme un mythe.

 

 par Fr. Johann G. Roten

 

           


 

Notes

 

  1. Voir:  F. J. Hartin–J. H. Petzes, Text and Interpretation:  New Approaches in the Criticism of the New Testament, Brill, Leyde 1991

  2. T. W. Jennings Jr., Text and Logos.  The Humanistic Interpretation of the New Testament.  Atlanta/GA, 1990, pp. IX et X

  3. Beverly R. Gaventa, MaryGlimpses of the Mother of Jesus.  Columbia/SC, 1995, p. 119

  4. C. Makarian, Marie, Paris, 1995, p. 126

  5. R. Horsley, The Liberation of Christmas:  The Infancy Narratives in Social Context, Crossroads, 1989, p. 19

  6. J. Kremer, Das Erfassen der bildsprachlichen Dimension als Hilfe für das rechte Verstehen der biblischen «Kindheitsevangelien» und ihre Vermittlung als lebendiges Wort Gottes in:  K. Kertelge, Metaphorik und Mythos im Neuen Testament.  QD 126, 1990, pp 78-109

  7. A. Baring/J. Cashford, The Myth of the Goddess. Evolution of an Image, Arkana/Penguin Books, 1991, p. 597

  8. J. Markale, La grande déesseMythes et Sanctuaires, Albin Michel, 1997, pp 30/31

  9. Groupe des Dombes, Marie dans le dessein de Dieu et la communion des saints, Bayard Éditions, Paris 1999, No. 31

  10. E. Peretto, NDM, 1986, p.108

  11. S. Jérôme, Adv. Virg 6, PL 23, 345A

  12. M. Erbetta, Gli Apocrifi del Nuovo Testamento, I/1, Vangeli, Marietti, Torino 1975, pp. 27-28

  13. F. Bovon/P. Geoltrain, Écrits apocryphes chrétiens,  I., Gallimard, 1997, XLIII

  14. Voir: F. Buck, Are the Ascension of Isaiah  and the Odes of Solomon witnesses to an early cult