L’Immaculée Conception – “un château enchanté”?

Introduction

Søren Kierkegaard1 décrit ainsi le dogme chrétien: «Le dogme est comme un château enchanté dans lequel se trouvent des princes et des princesses endormis dans un sommeil profond. Ils ont besoin d’être réveillés. Celui qui réussit à le faire verra clé château retourner à la vie et briller dans toute sa splendeur.» Malheureusement pour nous, Kierkegaard ne dit pas comment s’y prendre. Il ne semble pas connaître le mot de passe ou la clé magique. Le dogme de l’Immaculée Conception est-il un de ces château enchantés? Comme tout château enchanté, l’Immaculée Conception est invisible ou paraît impénétrable pour beaucoup de nos co-religionnaires. Comment s’y prendre, alors, pour lui donner une plus grande visibilité et voir briller d’une lumière au moins modeste son sens et son importance? Toute vérité théologique est sensée être une vérité de Dieu pour l’homme et sur l’homme. L’Immaculée Conception n’a de sens que si elle lève un bout du voile qui cache le mystère de Dieu et, par le fait même, nous arrache, un peu au moins à l’obscurité de notre existence. C’est à Marie que revient en partie ce double rôle d’éclairer à la fois Dieu et l’homme pour nous. En plus, c’est dans l’Immaculée Conception, figure mariale pleinement développée que l’Eglise se projette et se contemple, c’est à elle qu’elle s’identifie.

Ces réflexions essaient de situer le dogme de l’Immaculée Conception dans une lecture anthropologique et historique, afin d’en approfondir le sens pratique et pastoral et susciter par là une conscience plus aiguë des vérités fondamentales de notre foi.


1. Genèse anthropologique

Que s’est-il passé au moment de la conception dite «immaculée» de Marie? La question est souvent posée dans le but d’une meilleure compréhension de la signification du dogme. Voici un modeste et bref essai de cerner de manière analytique quelques éléments saillants de l’événement de la conception immaculée vus en rapport avec le développement ultérieur de la personne et vie de Marie. Nous voudrions faire quatre remarques:

  1. Libération ou purification de la mémoire archétypique de rejet.
  1. Restauration de l’empreinte ou impressum de créature.
  1. Implantation de l’énergie divine comme défi continuel.
  1. L’empreinte du Christ ou marque de Christoformité.

2. Actualisation historique

L’Immaculée Conception suggère et produit fréquemment des représentations isolées, désincarnées et séparées du contexte historique, culturel et individuel de Marie. Il est important, pour la sauvegarde du sens propre du dogme, de traduire l’Immaculée Conception dans les faits, càd. de l’inscrire dans la biographie de la Vierge. En clair, quelle est la conséquence réelle et l’impact concret de l’Immaculée Conception sur la vie et la personne de Marie?

Devons nous affirmer, de manière déductive en partant de la doctrine du péché originel, que Marie n’a jamais connu de désordre corporel ? Qu’elle n’a jamais connu de « maladies ou d’infirmités proprement dites» (J. Cl. Michel, 62). Devons nous dire avec J. Salgado «que la foi de l’Immaculée Mère de Dieu tenait certainement de l’intuition (càd. vision des choses d’En-Haut sine speculo, càd. sans intermédiaire): je me demande alors - dit Salgado - si je ne suis pas autorisé à soutenir que cette foi s’apparentait de très prés à la lumière de Gloire» (Foi de Marie, SFEM, 210). Ou devons nous adopter avec G. Philipps une voie moyenne «en écartant de Marie aussi bien une ignorance de l’essentiel concernant la personne du Fils de Dieu et sa mission, qu’une connaissance sans ombre, et surtout trop réflexive, à plus forte raison la vision béatifique» (210)?

La tendance actuelle en théologie mariale n’est pas à la déduction logique à partir des conséquences du péché originel – dont Marie est d’ailleurs exempte, et pour le péché et pour ses conséquences – mais met en valeur les fondements bibliques et christocentriques de la figure de Marie, l’insistance sur son cheminement dans la foi et son enracinement culturel.

Comment lire alors l’Immaculée Conception dans le contexte historique de sa vie? Qu’en est-il de la conscience de sa sainteté immaculée, et de son expression phénoménologique? Ne faudrait-il pas concevoir l’Immaculée Conception comme manifestée et articulée progressivement dans la vie de Marie? Voici une proposition qui s’appuie sur des catégories anthropologiques et se sert d’un modèle de pensée trinitaire.

  1. Nous pouvons voir dans la vie de Marie une réalisation progressive de son origine et de sa finalité en Dieu. Son existence a une profonde orientation eschatologique qui l’amène à chercher et trouver Dieu en toutes choses, et qui lui donne une attitude de réceptivité active face à la volonté de Dieu et son plan de salut. C’est la relation de Marie avec le Père qui s’exprime ainsi. Elle lui donne une théo-sensibilité grandissante dans le sens d’une articulation historique ou biographique de plus en plus spécifique. L’absence de condition pécheresse n’est-elle pas la garantie d’une sensibilité hors ligne aux choses de Dieu, une sensibilité qui ne peut que comporter aussi des aspects cognitifs ?
  2. La relation de Marie avec l’Esprit-Saint pourrait s’exprimer dans/par une qualité ou orientation théo-dynamique. L’esprit compris comme dynamis ypsistou est cette énergie divine qui devient source d’inspiration et de direction dans la vie de Marie. Plus spécifiquement, cette qualité théo-dynamique, la grâce de Dieu-Esprit, devient opérative dans la vie de Marie comme foi, espérance et charité. Elle est cette énergie qui engage l’abandon à la transformation de la personne en Dieu (la foi); force, illumination et fidélité dans la durée du cheminement dans et vers la promesse de Dieu (espérance), et le dévouement généreux à la re-création du monde (charité). En d’autres termes, la kecharitomenae, càd. la plénitude de grâce, devient opérative ou tangible à travers une existence dynamisée par l’Esprit de foi, d’espérance et de charité.
  3. Si nous attribuons au Père l’origine et la finalité en Dieu, et à l’Esprit l’énergie divine pour suivre et poursuivre cette orientation eschatologique, c’est dans le Christ que Marie trouvera son identité et sa configuration personnelles. La persona, le profil historique de Marie, est façonné progressivement dans et à traves sa relation avec le Christ. C’est là le sens de la christoformité: la forma de sa personne, de sa personnalité et de son existence portent l’empreinte de la personne et de l’œuvre de son Fils. Voici quelques exemples de cette structure christoforme de la personne de Marie:

Bernadette s’exprimait de manière analogue sur l’hagiographie :

N’oublions pas que la déclaration de 1854 ne fut pas une sanction négative ou le redressement d’un tort théologique, mais bien une invitation à entrer plus profondément dans le mystère de Marie et le nôtre.

3. Interprétation spirituelle

Quelle est l’importance de l’Immaculée Conception pour notre vie spirituelle ? Existe-t-il un dénominateur spirituel commun à la fois pour la «Toute Sainte» et ceux/celles d’entre nous qui faisons l’apprentissage de la sainteté ? D’aucuns théologiens ont opté pour une quasi-identité entre l’Immaculée et le baptisé ordinaire. Dépassant ce point de vue et sa tendance au réductionnisme facile, nous voudrions proposer ici quelques jalons pour une meilleure compréhension de la signification de ce privilège à notre époque. Il ne s’agit pas d’une recette facile, mais de quelques pistes de réflexion centrées sur des points de comparaison réels entre l’Immaculée et nous.

Ces points sont au nombre de trois : (1) La dignité humaine, (2) le sens sacramentel de la réalité, et (3) l’orientation eschatologique de l’existence humaine. Nous voyons dans chacun de ces trois points un rapport direct avec l’Immaculée Conception et un défi lancé à notre identité spirituelle personnelle.

  1. La dignité humaine
  1. Le sens sacramentel se la réalité
  1. L’orientation eschatologique de l’existence

4. Défi pastoral

Voici quelques rappels et suggestions pour une actualisation du dogme de l’Immaculée Conception. Je me permettrai de les esquisser simplement, sans en approfondir le contenu.

  1. Redécouvrir le sens du dogme (per se)
  1. L’Immaculée Conception nous encourage de revoir et reformuler notre concept de sainteté et de grâce comme habitus Christi (Maximus Confessor), comme ressemblance et image de Dieu vécue en vue d’une plenitudo Christi (Eph. 4 :13), grâce à une Christoformité progressive.
  2. L’Immaculée Conception nous invite à jeter un regard neuf sur ce que nous entendons par perfection humaine, càd. une harmonie et plénitude de la personne humaine basées sur la complémentarité et réciprocité entre sens et raison, raison et appel de Dieu, la fameuse rectitudo des scolastiques.
  3. Redécouvrir la gratuité de l’existence à la lecture de l’Immaculée Conception pour en faire un antidote contre la peur; peur de soi, peur de l’autre, peur de Dieu.
  4. L’Immaculée Conception comprise comme antinomie de la dictature du relativisme. Plusieurs auteurs définissent le programme de Benoît XVI selon les deux lignes névralgiques que voici: (1) son analyse de la culture européenne et nord-atlantique comme dictature du relativisme, et (2) son appel en faveur d’une redécouverte de la vérité absolue. Le relativisme est une forme de relationalité manquée, soit dans le sens de l’absence ou du refus, soit dans le sens d’une réalisation chaotique de la relation. Si la modernité avait tendance à rejeter la relation à l’autre (liberté, connaissance, domination, réflexivité), certaines tendances de la postmodernité semblent vouloir suggérer le contraire opposé, càd. une conception chaotique de la relation qui va aujourd’hui de la mode bi- et tri-sexuelle à une spiritualité ou on embrasse les arbres, en passant par l’extrême onction donnée aux chats et chiens mourants.
  1. Il y a des symboles - clés fort heureux pour désigner l’Immaculée Conception. Permettez-moi d’en suggérer deux:
  1. L’Immaculée Conception est une synthèse convaincante de ce qu’on pourrait appelé l’esprit marial. L’esprit marial tient en quatre mots:
      Il - personnalise
         - simplifie
         - spiritualise
         - actualise

5. Écueil symbolique

Dogme et titre de l’Immaculée Conception ont une valeur hautement symbolique. L’Immaculée comporte une dimension de mystère qui loin d’être un écran constitue un pôle d’attraction, une invitation à un plus-être et un plus-savoir. Il existe aussi la possibilité du mouvement inverse, càd. d’une détérioration ou d’une dégradation de la valeur symbolique. Ce glissement s’accompagne volontiers ou d’une réduction du contenu ou de l’extrapolation exagérée de certains aspects du dogme. Voici une liste de glissements symboliques, possibles ou rééls.

6. Anamnèse psycho-religieuse

La réflexion sur l’Immaculée Conception nous ouvre les yeux sur des notions centrales de notre foi – ou mieux sur l’oubli et rejet dont elles font objet. Pensons en particulier a l’incompréhension et l’indifférence face au péché et à la grâce. Or, ces réalités sont étroitement liées à l’Immaculée Conception. Prenons, par exemple, le péché. L’Immaculée Conception nous montre une juste compréhension du péché. Marie est celle qui n’a jamais manqué la cible; elle n’a jamais tiré a côté, toujours dans le mil. L’expression grecque pour péché, harmatia, n’avait pas d’abord un sens éthique. Le mot se référait à l’art de tirer, et il indiquait le fait de manquer la cible et de tirer à côté. Le péché signifie donc manquer le but, ne pas être a la hauteur de notre identité en tant qu’homme, de vivre en-deçà de nos possibilités. Le péché possède ainsi quatre caractéristiques. Le péché est:

En tant qu’Immaculée Conception, Marie est championne de la foi en Dieu, d’ouverture à sa volonté, du don de soi, et de la recherche du vrai en Dieu. Elle est invitation pressante pour chacun de vivre notre vocation chrétienne. A un niveau supérieur, l’Immaculée Conception nous amène à repenser le sens de la rédemption.

Une culture axée sur l’autarcie sécularisée et absolue de l’individu est imperméable au besoin de rédemption. Mais même une personne affanchie de tout sens de péché et de culpabilité reste ouverte, espérons-le, à l’appel de l’amour. Dieu est amour; nous sommes sauvés par amour (1 Jn 4:8). Si nous nous détournons de Dieu, c’est lui qi se tourne vers nous. L’Immaculée Conception est un lumineux exemple de l’amour rédempteur de Dieu. Elle nous signale que :


Conclusion

Dire que Marie est l’Immaculée Conception, c'est-à-dire qu’elle se définit par le don de Dieu, par la gratia sola, dès l’origine. Et qu’en elle tout est grâce par la pure miséricorde de Dieu.

Pour Bernadette, ce langage était préparé par une particularité déroutante de l’apparition: la Vierge Marie lui apparut très jeune, petite demoiselle, ou plutôt une petite fille, une enfant, d’un âge analogue au sien (elle avait 14 ans, mais en paraissait alors 10 ou 11). On peut voir là une adaptation de Notre Dame à Bernadette dans son enfance, son humilité, sa simplicité. On peut y trouver une invitation à voir en sainte Bernadette une icône transparente de la Vierge Marie.

Sans se référer à Lourdes, Bernanos a dégagé, en une formule simple, limpide, poétique, ces deux traits : jeunesse et Immaculée Conception:

Nous trouvons un écho à cette jeunesse spirituelle dans un dialogue entre l’âme de Bernadette et Marie reproduit dans le Carnet des mots intimes de 1873 sous le titre Le Fiat de l’Enfant de Marie.

L’âme

De tous les fiat, celui-ci n’est-il pas le plus doux? L’amour divin les unit, les deux cœurs n’en font plus qu’un pour Aimer, Souffrir et Obéir.

Non plus ma volonté, ma bonne Mère, mais la vôtre qui est toujours celle de Jésus.

Marie

Courage, mon enfant, tu as trouvé la Perle précieuse qui achète le Royaume de Cieux. Aimer toujours ce que Dieu veut … Le Vouloir toujours … Le Désirer toujours, le Faire toujours … C’est le grand secret de la perfection, la clé du paradis, l’avant-goût de la paix des saints! … Plus ton cœur s’unira au mien, plus tu goûteras la vérité de ces paroles … Quand tu n’auras plus d’autre volonté que celle de Dieu, ton cœur et le mien ne formeront plus qu’un seul et même cœur. Apprends à dire chaque jour avec moi l’Ecce Ancilla de la parfaite obéissance; quelles que soient les épreuves que le Seigneur t’envoie, les sacrifices qu’il te demande, les devoirs qu’il t’impose, aie toujours sur tes lèvres et dans ton cœur cette réponse d’amour et de fidélité: Voici votre servante, O mon Dieu, prête à tout entreprendre, à tout donner … à tout sacrifier … à tout immoler; pourvu que votre bon plaisir s’accomplisse, en moi et sur toute la terre …

L’âme

Ah! qu’il me soit fait selon votre parole. O ma Mère … et que mon cœur, perdu dans le vôtre, n’ait plus d’autre mouvement, d’autre vouloir, d’autre amour que le bon plaisir de mon divin Maitre … que je commence ici-bas (mots omis par Sœur Marie Bernard: l’amen éternel des bienheureux), âme unie à votre âme glorifie le Seigneur par ce perpétuel hommage d’une Soumission parfaite. Oui, mon Dieu, oui … En tout et partout Oui… (Carnet, 37/38).


1 McDonald, William, Søren Kierkegaard. The Stanford Encyclopedia of Philosophy. 2005.
2 Sainte Thérèse de l’Enfant Jésus, Novissima Verba, Lisieux, 1926, 148 et 154.
3 Témoignage de Sœur Casimir Callery, Procès apostolique de Nevers, fol. 1183; Trochu, 512. 4 Louis Hubert, Notre Dame du Puy. Poèmes, 1899, 41.
5 NMI 41. LG 1.
6 NMI 43.
7 NMI 49. GS 22.
8 NMI 19.
9 Dans: Anon. Notre Dame du Puy. Ouvrage contenant entre autre la nomenclature des principaux Monuments de la Ville … Brioude 1873, p. 23.
10 NMI 31.
11 NMI 31.
12 NMI 32-37.
13 NMI 38.