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La Corédemption de Marie : Y aura-t-il bientôt un nouveau dogme ?
[Voir aussi les annexes ci-dessous.]
Des réactions aux articles reçus à la Marian Library (= Bibliothèque Mariale) montrent qu’il y a des opinions exacerbées soit pour, soit contre une dogmatisation de Marie Corédemptrice. Certaines lettres qualifient d’hérétiques ceux qui ne penchent pas en faveur d’un nouveau dogme marial. D’autres menacent de quitter l’Église si une telle définition devait devenir réalité. Les observations suivantes voudraient promouvoir sérénité et réalisme dans le débat. Il faut commencer par prendre note que la plupart des lettres mentionnées expriment, quel que soit leur bord, un amour commun pour la Vierge Marie. Cela devrait nous aider à écouter et à parler dans la charité chrétienne.
Au cours de ce 12ème Congrès Marial International, on convoqua une réunion composée de représentants des facultés de théologies mariales et des sociétés mariologiques, pour voir s’il convenait de demander au Saint-Siège une définition dogmatique de la Vierge Marie en tant que corédemptrice, médiatrice et avocate. Cette réunion fut convoquée sur requête du Saint-Siège. Parmi les 22 membres présents, il y avait René Laurentin, Stefano de Fiores smm, Jesús Castellano Cervera ocd, Ignatio M. Calabuig osm, Johann Roten sm. Le modérateur de la réunion était Candido Pozo sj, président de la Société Mariologique Espagnole. Des représentants des églises orthodoxe, réformée et anglicane étaient aussi présents.
Lors de cette réunion, il y eut accord unanime pour que le Saint-Siège ne fasse pas une telle déclaration dogmatique pour le moment. Il y eut deux raisons à cela : la première tenait aux clarifications théologiques à effectuer au préalable et la seconde touchait au dialogue œcuménique.
En accord avec le précédent posé par le Concile Vatican II, les participants à la réunion étaient d’accord avec le fait qu’une déclaration doctrinale ne devait pas « trancher les questions que le travail des théologiens n’a pu encore amener à une lumière totale » (Lumen Gentium n° 54). Ils ont relevé que Vatican II avait déjà déclaré que « la bienheureuse Vierge est invoquée dans l’Église sous les titres d’avocate, d’auxiliatrice, de secourable, de médiatrice… » (Lumen Gentium n° 62). Bien que ces titres soient d’usage commun, ils sont sujets à des interprétations ambiguës et divergentes. Le mot « corédemptrice », quant à lui, n’apparaît pas dans le Magistère avant Pie XII. Précédemment, au 20ème siècle, Pie XI avait formé des commissions nationales pour étudier la possibilité d’une définition dogmatique de Marie en tant que « médiatrice », sans que cela ait abouti. Enfin, les conséquences pneumatologiques (c’est-à-dire touchant à l’Esprit Saint) du fait d’appeler Marie « avocate » doivent aussi être soigneusement étudiées.
La seconde raison avancée par les théologiens pour que le Saint-Siège ne définisse pas ces prérogatives mariales concerne le dialogue œcuménique. Dans l’encyclique Ut unum sint, le pape Jean-Paul II a dessiné un chemin pour le dialogue entre tous les disciples du Christ. Il suggère que tous les Chrétiens considèrent la Vierge Marie comme « Mère de Dieu et Icône de l'Eglise, Mère spirituelle qui intercède pour les disciples du Christ et pour toute l'humanité » (n° 79). Les théologiens ont voulu suivre la ligne de dialogue telle qu’elle est proposée par l’encyclique comme une voie pour promouvoir l’unité entre les églises.
Annexe : réponse à un lecteur de la « Page Marie ».
Nous aurons toujours besoin de bons apologistes. Cela dit, les objectifs et les buts du mouvement « Vox Populi Mariae Mediatrix » [qui vise à obtenir la proclamation dogmatique de Marie en tant que corédemptrice, médiatrice et avocate] ne sont pas nouveaux. Des tentatives similaires en vue de promouvoir un cinquième dogme marial ont été entreprises au cours des années 1920 à 1940. Elles n’ont pas abouti à cause du veto de Pie XII. Lumen Gentium a soigneusement évité la terminologie de la « corédemption » ; ainsi en est-il du Magistère après Vatican II. La participation active de Marie au salut n’a, pour sa part, jamais été mise en doute, que ce soit en tant que mère du Rédempteur, en tant que disciple de celui-ci et en tant qu’associée à lui. Marie a été associée à son Fils Rédempteur en :
· 1) invitant ses disciples à faire ce qu’il leur dirait (à Cana, en Jean 12) ; · 2) le suivant jusqu’à la croix et en l’accompagnant dans une activité passive (c’est-à-dire en laissant aller le cours des événements, en acceptant l’épreuve avec lui pour notre salut) jusqu’à sa mort ; · 3) en acceptant de former avec le disciple bien-aimé la cellule originelle de l’Église comme continuation et mise en œuvre de l’action rédemptrice du Christ (en Jean 19,25-27) ; · 4) en se réunissant avec les Apôtres dans l’attente de la Pentecôte d’où a jailli l’Église post-pascale ; · 5) en continuant d’être aux côtés du Christ au long de l’histoire du salut principalement en tant qu’intercesseur, médiatrice et avocate.
Les tentatives de dogmatisation ne répondent dans ce cas pas à une réelle nécessité doctrinale, comme ce serait le cas s’il s’agissait de défendre des aspects de notre foi dangereusement remis en question. Leur premier objectif est de dévotion : un cinquième dogme attribuerait à Marie plus de privilèges et d’honneurs. Quoique désireux d’honorer et de louer Marie, nous pensons que cela peut être atteint par d’autres moyens, tels un nouveau titre ou une nouvelle fête.
Annexe d’un lecteur de la « Page Marie »
L’implication de la possible déclaration faite par le pape d’un dogme proclamant Marie corédemptrice paraît sous-entendre qu’ensemble le Christ et Marie ont sauvé le monde. Ainsi, au Calvaire, il y aurait eu deux rédempteurs qui, ensemble, auraient offert au Père le sacrifice du Fils. En tant que corédempteurs « co-offrant » et « co-sacrifiant », le Christ et Marie auraient ensemble fait office de médiateurs de la grâce de la rédemption, ce qui les auraient rendus « co-médiateurs » du salut de l’homme.
Or, la première lettre de Paul à Timothée, dans la Bible, dit que « unique est le médiateur entre Dieu et les hommes, le Christ Jésus, homme lui-même » (v. 2,5). En outre, le Concile Vatican II, en sa constitution dogmatique sur l’Église Lumen Gentium, [NB : c’est dans ce document que le Concile a traité de Marie] et en citant le Concile de Trente au sujet de l’invocation des saints, répète qu’il « est au plus haut point convenable » que « nous les invoquions avec ardeur, recourant à leurs prières, à leur secours et à leur aide pour obtenir de Dieu par son Fils Jésus-Christ, notre seul Rédempteur et Sauveur, les bienfaits nous avons besoin » (n° 50).
Le pape Jean-Paul II, dans sa Lettre apostolique Tertio millennio adveniente, rappelle que le Christ est « unique Médiateur entre Dieu et les hommes et unique Rédempteur du monde » (n° 38). Lumen Gentium appelle Marie la « Mère du Rédempteur » (nos 53 et 55), mais pas « corédemptrice » vu que « aucune créature en effet ne peut jamais être mise sur le même pied que le Verbe incarné et rédempteur » (n° 62). Toutefois, « de par le don et la charge de sa maternité qui l’unissent à son fils, le Rédempteur », elle occupe, parmi toutes les créatures, « la première place » (n° 63). Doit-on pour autant conclure que Marie « co-préside » à la Rédemption. En est-elle la « co-auteur » ? Est-elle « co-Parole » de Dieu ? En tant que « corédemptrice », ne serait-elle pas « co-prêtresse » au Calvaire, « co-sacrifiant » avec son Fils, le Grand-Prêtre ?
À la lumière de Lumen Gentium, la contribution de Marie à l’œuvre de la Rédemption n’est en aucune façon au moyen d’un pouvoir « corédempteur », mais à travers son « intercession répétée » et « son amour maternel », « tout cela cependant entendu de telle sorte que nulle dérogation, nulle addition n’en résulte quant à la dignité et à l’efficacité de l’unique Médiateur, le Christ » (n° 62). Elle n’immole pas son Fils dans un acte de « co-expiation », mais elle est « associée d’un cœur maternel à son sacrifice, donnant à l’immolation de la victime, née de sa chair, le consentement de son amour » (n° 58), ce qui est précisément l’enseignement de St Louis Grignion de Montfort.
Parce que sa coopération maternelle se fonde sur le « consentement qu’elle apporta par sa foi au jour de l’Annonciation et qu’elle maintint dans sa fermeté sous la croix » (n° 62), Marie appuie ce que le Christ mérite et accomplit efficacement et sacramentellement. Elle ne « co-institue » pas les sacrements. Marie n’est pas « co-présidente », « co-fondatrice » ou « co-productrice » de la grâce sacramentelle. Seul Dieu peut créer et recréer la race humaine dans l’état de grâce. En tant que Nouvelle Ève et Mère de la vie éternelle, elle nourrit et entretient la semence de vie éternelle produite et plantée par son Fils « pour que soit rendue aux âmes la vie surnaturelle » (n° 61). Selon St Pierre, dans sa première lettre, nous avons été « engendrés de nouveau d’une semence non point corruptible, mais incorruptible : la Parole de Dieu, vivante et permanente » (1P 1,23). Marie n’est pas un rédempteur, ni une cause efficace ou méritoire qui, ontologiquement, ajouterait à l’efficacité de la rédemption divine de l’homme ; elle est « Mère du Christ et Mère des hommes » (Lumen Gentium n° 54).
Citant St Augustin, Lumen Gentium déclare que Marie est vraiment « Mère des membres [du Christ]… ayant coopéré par sa charité à la naissance dans l’Église des fidèles qui sont les membres de ce Chef » (n° 53). Elle coopère à cette naissance non pas avec l’amour d’un corédempteur, en « co-créant » ou « co-générant » une âme ou la grâce pour une âme, mais elle y coopère avec l’amour d’une mère et appuie l’acte divin de la génération et de la formation des fidèles (cf. Lumen Gentium n° 63). « le désir de Jésus quand Il meurt, dit le pape Jean-Paul II, est que l’amour maternel de Marie embrasse tous ceux pour qui Il est en train de donner Sa vie, l’humanité tout entière » (Colisée, 21 avril 2000).
L’union entre le Christ et Marie n’est pas une union hypostatique, autrement ce qui est attribuable au Christ serait attribuable à égalité à Marie. Jésus est l’auteur de l’acte divin qui recrée et produit la rédemption divine de l’homme dans la grâce, alors que Marie est la mère de l’acte humain qui coopère et appuie la rédemption divine de l’homme dans la grâce. « Sur le chemin de Croix, Marie se montre comme la Mère du Rédempteur du monde (pape Jean-Paul II, Colisée, 21 avril 2000).
Parce qu’elle a été « rachetée de façon éminente » (Lumen Gentium, n° 53), elle ne recrée par l’humanité dans un état de grâce, mais distribue, appuie et transmet seulement ce qui « découle de la surabondance des mérites du Christ » (Lumen Gentium, n° 60). En tant que Mère des fidèles, elle n’est pas une cause « co-efficace » de la rédemption. Vu que Dieu seul crée et recrée, la corédemption est, de façon singulière, un acte trinitaire au-delà des capacités de tout être humain créé.
Plutôt que d’être présentée comme un rédempteur dans l’ordre de la grâce, Marie est « dans l’ordre de la grâce, notre Mère » (Lumen Gentium, n° 61), tandis que Jésus est le Rédempteur de l’homme et la source de la vie sacramentale dans l’Église. Le Corps mystique du Christ, en tant que communion de personne, est racheté par la Trinité corédemptrice et naît de l’eau et du sang coulant du côté du Christ. Selon le pape Jean-Paul II, « à travers son propre sang, Il entre dans la demeure éternelle, ayant accompli la Rédemption du monde » (Colisée, 21 avril 2000).
Dans l’Église, l’homme renaît de l’eau, de l’Esprit Saint et la maternité spirituelle de Marie. En tant que Mère de l’Église, Marie « se livra elle-même intégralement, comme la servante du Seigneur, à la personne et à l’œuvre de son Fils, pour servir, dans sa dépendance et avec lui, par la grâce du Dieu tout-puissant, au mystère de la Rédemption » (Lumen Gentium, n° 56). Dans la mesure où le Christ prend chair de la Marie, elle a contribué matériellement et par son consentement, mais pas d’une manière efficace, à l’œuvre divine de la Rédemption « lorsque le Fils de Dieu prit d’elle la nature humaine pour libérer l’homme du péché par les mystères de sa chair » (Lumen Gentium, n° 55).
La coopération de Marie au mystère du plan providentiel de Dieu est basé non tant sur la Rédemption, la sanctification ou le salut des fidèles, mais sur la primauté de sa propre sanctification, qui est le foyer et le lieu d’où « de divin mystère de salut se révèle pour nous » (Lumen Gentium, n° 52) et où elle investie non pas de la faculté d’être un corédempteur, mais de la « dignité d’être la Mère du Fils de Dieu, et, par conséquent, la fille de prédilection du Père et le sanctuaire du Saint-Esprit » (Lumen Gentium, n° 53).
Information annexe [ajoutée en juin 2004]
Des pétitions comptabilisant des millions de signatures du monde entier ont été présentées au Vatican pour obtenir la proclamation d’un nouveau dogme déclarant « Corédemptrice » la Bienheureuse Vierge Marie. En conséquence, le sujet a retenu l’attention des médias et suscité discussion, confusion et malentendu.
Nous reproduisons ci-dessous les interviews, datant de 2002, de deux mariologues de renom qui exposent le pour et le contre du débat théologique.
Pourquoi le dogme de Marie « Corédemptrice » ne serait-il pas d’actualité ?
Point de vue du Père Stefano de Fiores, membre de l’Académie Mariale Pontificale Internationale.
L’Église va-t-elle proclamer le dogme de Marie « Corédemptrice et Médiatrice de toutes grâces », comme certains groupes le préconisent vivement ? L’agence de presse catholique ZENIT a interrogé sur ce sujet le Père Stefano de Fiores, professeur de Mariologie à l’Université Pontificale Grégorienne de Rome.
Le Père de Fiores est membre de l’Académie Mariale Pontificale Internationale, qui conseille le pape sur toutes les questions théologiques touchant à la personne de Marie. Il a dit que définir Marie comme « Corédemptrice » ne signifie pas la placer au même niveau que Jésus, mais souligne son rôle de coopération au salut.
ZENIT : On propose d’invoquer Marie comme Corédemptrice. Serait-il nécessaire pour cela de proclamer un nouveau dogme ?
Père de Fiores : D’un point de vue conciliaire et œcuménique, il n’est certainement pas opportun de proclamer ce dogme maintenant. Nos frères séparés, protestants et orthodoxes, nous reprochent de ne pas les avoir consultés à l’occasion de la proclamation des derniers dogmes marials. C’est pourquoi je pense qu’un dogme de ce genre devrait inclure leur participation. Avançons d’abord vers l’union ou vers une certaine convergence entre chrétiens ; nous examinerons ensuite s’il est pertinent de proclamer Marie Corédemptrice. En fait, le titre de « Corédemptrice » n’a plus été employé depuis Pie XII, et les papes ne le mentionnent plus afin précisément de ne pas créer des malentendus avec les protestants. Sans cela, la corédemption n’est pas quelque chose de nouveau. Déjà St Irénée, un Père de l’Église, se référait à Marie comme « causa salutis » [cause du salut] en vertu de son « fiat » [son « oui »].
ZENIT : N’est-il pas hérétique d’élever Marie à cette catégorie, en la plaçant presque au même niveau que Jésus ?
Père de Fiores : Il est nécessaire de préciser qu’il ne s’agit pas de la placer sur le même plan que Jésus. Le caractère central du salut du Rédempteur est une donnée de fait. La Vierge est perçue comme collaborant à cette rédemption. Jésus Christ n’est pas remis en question. Le propos n’est pas une juxtaposition à l’œuvre de salut de Jésus Christ, mais une participation, une dépendance dans le salut. Ce point doit être très clair.
ZENIT : Aujourd’hui, le catholicisme insiste sur le rôle salvifique de Marie. Pourquoi ?
Père de Fiores : Nous devons garder à l’esprit que chaque année on publie plus de mille articles théologiques sur Marie. Le grand souci des mariologues est d’éviter un discours isolé sur Marie. C’est pourquoi, la mariologie est étudiée dans une approche interdisciplinaire. Les articles et livres publiés situent la mariologie en lien avec les autres domaines de la théologie, y compris la sotériologie [étude du salut]. Le rôle de Marie dans le salut a déjà été examiné par le Concile Vatican II. La nouvelle perspective, historico-salvifique, adoptée par le Concile présente Marie dans le mystère du Christ et de l’Église. Elle n’est pas un chapitre séparé. Les Pères de l’Église eux-mêmes ont souligné le rôle de Marie dans le salut. Aujourd’hui, ajoutée à cette perspective salvifique, il y a tendance à retenir l’implication du christianisme dans l’histoire. Dans ce contexte, Marie est la femme libre et responsable qui chante un hymne de liberté, le Magnificat, ainsi que la femme qui a le souci des pauvres. Elle proclame la liberté que le Christ apporte dans le temps et dans l’histoire. Ainsi Marie est-elle le modèle et le paradigme de l’homme sauvé par le Christ. Dans un monde comme le nôtre, fragmenté en blocs, Marie est celle qui accepte l’autre tout en maintenant son identité. Marie est en faveur de l’homme. Si elle est celle qui reçoit le salut, elle est, au-delà d’une telle affrimation, celle qui l’amène.
ZENIT : Quelles sont les conséquences du dialogue œcuménique ?
Père de Fiores : Les protestants – je pense, par exemple, à Henrick Ott, le successeur de Karl Barth à Bâle – reconnaissent qu’ils se sentent mal aise devant la présentation, faite par Léon XIII, de Marie en tant que Médiatrice. Cependant, ils nous comprennent les catholiques quand nous affirmons que l’on va à Jésus par Marie. Ils pensent que nous présentons parfois Marie comme si elle était située en dehors de la médiation du Christ. Le Vatican a donné la solution : la médiation de Marie est en Christ, pas à côté du Christ. Il est montré que non seulement elle sauve, mais qu’elle rend le salut possible. Cela, c’est acceptable par tous.
ZENIT : Dans sa nouvelle lettre sur le rosaire, le pape a proposé une révolution spirituelle mariale. Quelle est l’intention du pape ?
Père de Fiores : Ce n’est pas une révolution, mais une redécouverte et un progrès dans la forme. Mis à part quelques petites variations, le rosaire n’avait pas bougé depuis 1569. Le pape propose quelques nouveautés avec ces cinq mystères. Il rend la prière du rosaire plus centrée sur le Christ et plus méditative, moins mécanique et plus réfléchie. Les nouveaux mystères répondent à un besoin que les spécialistes, notamment en France et en Italie, avaient relevé en plusieurs occasions. Entre le dernier mystère joyeux et le premier mystère douloureux, le saut était trop grand. Des épisodes marquants de la vie de Jésus étaient oubliés. De toute façon, il est évident que le rosaire est une synthèse et ne peut tout contenir.
ZENIT : Le rosaire est-il maintenant de caractère plus christologique et moins mariologique ?
Père de Fiores : Jean-Paul II insiste pour que tout soit centré sur Jésus Christ. Le « Je vous salue Marie » est une prière mariale, mais aussi christologique. Jésus [« le fruit de vos entrailles »] et son nom [« Jésus »] sont placés au centre de la prière. Pour cette raison, le nom de Jésus est prononcé et suivi d’une apposition. Cela donne à la prière un caractère plus christologique et, donc, plus œcuménique. Déjà vers 1300, une communauté de moniales cisterciennes de Trêves avait ajouté plus de 50 appositions au nom de Jésus. Ce qui est aussi significatif, c’est le relief que le pape accorde au silence. Le rosaire ne doit pas être récité mécaniquement. En plus de l’importance du silence, de l’énoncé biblique des mystères et d’autres nouveautés, le pape a ajouté une oraison finale : une prière pour obtenir la grâce du mystère à la personne qui récite le rosaire. C’est un passage de la prière à la vie. Le rosaire est la seule prière qui fait passer à la vie personnelle le mystère célébré liturgiquement. En outre, il est très important pour la paix. Le rosaire, par exemple, a joué un rôle décisif dans la vie de l’Église à l’époque de la bataille de Lépante qui a vu la défaite des Ottomans. De fait, c’est à cette occasion qu’est né le titre de Notre-Dame du Rosaire.
Il faut faire attention cependant : nous ne devons pas considérer le rosaire comme une arme. Ce n’en est pas une. C’est un moyen pacifique pour obtenir la paix. Vu la violence et l’insuffisance des moyens publics, seul Dieu peut donner la paix. Lui seul peut infuser, dans le cœur des hommes et des femmes, la sérénité de ne pas recourir à la violence.
Pourquoi le dogme de Marie « Corédemptrice » serait-il d’actualité ?
Point de vue de Mgr Arthur B. Calkins, membre de l’Académie Mariale Pontificale Internationale.
Interview réalisée par l’agence catholique de presse « KATH.NET ». Mgr Calkins est un prêtre de l’archidiocèse de la Nouvelle-Orléans, aux Etats-Unis, où il a servi dans de nombreuses paroisses. Il a une licence en théologie avec spécialisation en mariologie de l’International Marian Research Institute de Dayton et un doctorat dans le même domaine de la Faculté Pontificale de Théologie « Saint Bonaventure » de Rome (le « Seraphicum »). Auteur de diverses publications en mariologie et spiritualité, il a été nommé membre correspondant de l’Académie Mariale Pontificale Internationale en 1985 et membre correspondant de l’Académie Théologique Pontificale Romaine en 1995. Il est représentant de la Commission Pontificale « Eccelsia Dei » depuis 1991. En 1997, il a été nommé Chapelain de Sa Sainteté avec le titre de Monseigneur.
KATH.NET : Dans une récente interview, le Père Stefano de Fiores s’est prononcé contre l’opportunité d’une définition dogmatique de Marie comme Corédemptrice, en affirmant que nos frères séparés devraient être consulté au sujet d’une telle définition et en déclarant qu’un certain type de consensus devrait être atteint avec eux avant qu’une définition ne devienne possible. Qu’en pensez-vous ?
Mgr Calkins : Mon premier commentaire est qu’un œcuménisme catholique authentique ne devrait jamais être considéré comme une simple affaire de consensus ou compromis même si c’est parfois l’impression que cela donne aujourd’hui. Si nous, catholiques, devons avoir un authentique amour chrétien envers nos frères séparés et respecter leurs points de vue, nous ne devons pas moins avoir amour et respect pour La « foi catholique qui nous vient des apôtres ». C’est pourquoi je ne crois pas que nous devons permettre à nos frères séparés ou au « politiquement correct » de dicter la doctrine catholique ou de décider quand il est opportun de la proclamer.
KATH.NET : Mais est-ce qu’il ne paraît pas inutile, voire contre productif de promouvoir une définition de Marie comme Corédemptrice alors que la question soulève des objections à l’intérieur et à l’extérieur de l’Église et que tant d’autres sujets semblent beaucoup plus importants ?
Mgr Calkins : Si le rôle corédempteur de Marie soulève des objections à l’intérieur de l’Église, je crois que c’est parce qu’il y a souvent eu une tendance inconsciente de la part des catholiques ces derniers temps à accepter le dogme luthérien fondamental du « Christ seul » sans reconnaître que la doctrine catholique a toujours maintenu la centralité et primauté absolues du Christ tout en ne niant pas la nécessité de la collaboration de l’homme dans l’œuvre du salut. De plus, l’enseignement catholique à partir des Pères apostoliques a clairement soutenu que personne n’a autant pleinement collaboré à l’œuvre de salut que Marie, la « Nouvelle Ève ». C’est là une « vérité salvatrice » qui dit beaucoup au sujet du rôle de Marie dans l’économie du salut et dans nos vies, ainsi qu’à notre sujet, au sujet du salut et la valeur de la souffrance salvifique. Si d’autres sujets paraissent plus importants que ceux-ci, je crains que ce soit parce que nous avons perdu nos fondements philosophiques et théologiques et que nous sommes devenus des pragmatistes « politiques ».
KATH.NET : Le Père de Fiores a dit que « le titre de Corédemptrice n’a plus été employé depuis Pie XII, et les papes ne le mentionnent plus afin précisément de ne pas créer des malentendus avec les protestants ». Comment répondez-vous à cela ?
Mgr Calkins : La première mouture du document qui allait finalement devenir le chapitre 8 de Lumen Gentium reconnaissait explicitement la légitimité du terme de Corédemptrice appliqué à Notre Dame, mais se retint de l’utiliser pour ne pas causer des problèmes excessifs avec nos frères et sœurs protestants. Je crois que nous sommes libres de discuter la sagesse d’une telle approche. Le fait est que le chapitre 8 de Lumen Gentium (spécialement les paragraphes 57-58 et 60-62) accorde plus d’attention à la collaboration tout à fait unique de Marie dans l’œuvre de notre salut que tous les autres conciles œcuméniques réunis, même si le mot « Corédemptrice » n’a pas été employé ! Mais une clarification ultérieure s’impose aussi : le pape Jean-Paul II a parlé de Notre Dame en tant que Corédemptrice ou de son rôle corédempteur au moins six fois. Je les ai récemment énumérés dans mon article « The Mystery of Mary Coredemptrix in the Papal Magisterium » dans Mark MIRAVALLE (éd.), Mary Co-redemptrix: Doctrinal Issues Today (Goleta, Californie: Queenship Publishing, 2002) et j’ai analysé le plus importants de ces textes, l’homélie du pape à Guayaquil, en Équateur, le 31 janvier 1985, dans mon article « Pope John Paul II’s Ordinary Magisterium on Marian Coredemption: Consistent Teaching and More Recent Perspectives » dans Mary at the Foot of the Cross – II (New Bedford, Massachusetts: Academy of the Immaculate, 2002). Quoiqu ‘il y ait certains mariologues qui veulent qualifier tous ces emplois de « marginaux [et] donc dépourvus de poids doctrinal », je me permets de ne pas partager leur point de vue et je trouve leur jugement étrangement en désaccord avec la déclaration de Lumen Gentium 25 sur le magistère ordinaire du pape.
KATH.NET : Pourquoi appuyez-vous une définition de Marie en tant que Corédemptrice ?
Mgr Calkins : J’appuie une telle définition parce que je crois qu’il s’agit d’une « vérité salvifique » que l’Église de notre temps a particulièrement besoin d’entendre et d’assimiler. Ce n’est pas une vérité « nouvelle », mais c’en est une que l’Esprit Saint a mise en lumière avec toujours plus de précision au cours du dernier millénaire (cf. les allocutions du pape lors des audiences générales du 25 octobre 1995 et du 9 avril 1997). De toute évidence, ce fut un objet d’attention pour le Concile Vatican II et, comme c’est le cas pour tant d’autres thèmes conciliaires, nous commençons à peine à saisir la richesse de ce qui y a été dit, en particulier grâce à l’enseignement du pape Jean-Paul II. Bien sûr, le terrain doit être préparé pour une telle définition et, au cours des dernières années, d’excellentes études ont été consacrées à ce sujet, notamment en anglais et en italien. Le professeur Mark Miravalle a déjà publié quatre volumes d’études (cf. www.queenship.org), les Frères Franciscains de l’Immaculée à Frigento, de nombreuses monographies et les Frères Américains de l’Immaculée, deux volumes d’études spécialisées (un troisième est en route, cf. www.marymediatrx.com). Des études sur la collaboration de Marie à l’œuvre de la rédemption ont aussi commencé à paraître en d’autres lieux comme la faculté de théologie de Lugano en Suisse.
KATH.NET : Quels seraient, selon vous, les avantages d’une telle définition ?
Mgr Calkins : S’il est vrai que Dieu a attribué à Marie un rôle unique dans l’œuvre de notre rédemption, il nous faut le reconnaître, le célébrer et en recueillir les bienfaits. Les quatre premiers dogmes marials (maternité divine, virginité perpétuelle, Immaculée Conception, Assomption) ont à faire avec la personne de Marie et se sont déployés d’une manière providentielle. Maintenant, je crois qu’il est temps de mettre en lumière son rôle de principal collaborateur humain à l’œuvre de notre rédemption, son rôle de Médiatrice dont la médiation unique découle totalement de celle du Christ (cf. Lumen Gentium 60), son rôle d’Avocate (après le Christ et l’Esprit Saint) qui ne cesse jamais d’intercéder pour ses enfants jusqu’à ce que le dernier d’entre eux soit conduit dans la patrie céleste (cf. Lumen Gentium 62). Plus nous prenons conscience de son rôle, plus nous pouvons en être enrichis. Je crois que les avantages, ne serait-ce que par rapport à la clarification de la doctrine catholique, seraient incalculables.
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